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Emma Goldman : l’anarchie, « un idéal d’émancipation »

28 mai 2019 / Catherine Marin (Reporterre)



En 1919, Emma Goldman faisait partie, selon le FBI, « des plus dangereux anarchistes d’Amérique ». Enfin traduits intégralement en français, ses mémoires, « Vivre ma vie. Une anarchiste au temps des révolutions », sont l’occasion de dépasser les clichés sur l’anarchisme.

Sous sa couverture rouge et noire, la traduction intégrale des mémoires d’Emma Goldman, révolutionnaire anarchiste et féministe, vaut son pesant de plaisir. Intitulé Vivre ma vie. Une anarchiste au temps des révolutions, ce truculent récit, tout à la fois autobiographie et reportage, fait revivre la gauche radicale au tournant des XIXe et XXe siècles, ses militants et acteurs mythiques (Pierre Kropotkine, le père de l’anarchisme moderne, Jack London…). L’anarchisme en ressort vivifié, dionysiaque et fort d’un projet d’émancipation individuelle et collective.

D’ascendance juive, Emma Goldman est née en 1869 en Lituanie, alors province russe. Bravant un père brutal qui lui refusait l’accès aux études (« La fille d’un Juif a seulement besoin de savoir découper menu les nouilles et donner à son homme plein d’enfants »), elle rejoignit sa sœur aînée à Rochester, aux États-Unis, à tout juste 16 ans. Quatre ans plus tard, bouleversée par la condamnation, « sans preuve », de huit orateurs anarchistes à Chicago, elle partit pour New York rencontrer les « cercles socialistes ». Ce fut sa « vraie naissance », celle qui ouvre le livre. Son récit se déploie ensuite jusqu’en 1928, avec un séjour de deux ans dans ce qu’elle appela la « dictature bolchevique », objet d’un passionnant chapitre : « Rêves d’une vie brisés en Russie. »

« Mon bel idéal, c’est la liberté, le droit de s’exprimer pour chacun, et pour tous le droit de jouir de belles choses » 

À la suite de son départ épique de Russie, fin 1921, et dans l’impossibilité de retourner aux États-Unis — considérée comme « dangereuse », elle en fut expulsée en 1919 pour son engagement contre la conscription, au nom de « la liberté de conscience » —, elle se retrouva apatride. Elle erra alors de l’Allemagne à l’Angleterre, pays dont elle connaissait la langue, dans l’attente d’un visa pour s’installer. Elle trouva finalement refuge en France, « berceau de l’anarchisme », et y rédigea ses mémoires, de 1928 à 1930. Elle mourut en 1940, à Toronto, non sans avoir apporté un soutien ardent aux républicains espagnols et aux prisonniers politiques en Russie.

Emma Goldman vers 1900.

Pour le plus grand intérêt des lecteurs de Vivre ma vie, celle que la presse étasunienne appela « Emma la Rouge » ne laisse guère prise aux caricatures courantes de l’anarchiste, entre « lanceur de bombes », « brute sanguinaire », militant austère.

Est-ce dû à une « enfance épouvantable » ? Aux images inoubliables de la cruauté du régime tsariste — celle notamment d’un paysan « à moitié nu qu’on cinglait à coups de knout », ses « cris perçants », « les traits déformés des gendarmes » ? À sa connaissance intime de « l’esclavage industriel » — qu’elle partage avec ces millions d’« étrangers accueillis aux États-Unis (…) mais exploités sans pitié » ? Cette ardente militante va développer une conception de l’anarchisme qui sera « le contraire de la violence ».

Elle ne commit jamais d’attentat (une stratégie « erronée », dit-elle) et, en 1921, malgré les pressions diverses, elle refusa de fermer les yeux sur la répression et la famine en Russie au prétexte que « la fin justifie les moyens ». Quant à l’austérité dogmatique, voici ce qu’elle répondit à l’un de ces anarchistes sourcilleux lui faisant remarquer qu’« il ne sied pas à une agitatrice de danser (…) avec un tel abandon irresponsable » : « Si le mouvement devait se transformer en cloître, je ne pourrais pas y rester. Car, mon bel idéal, c’est la liberté, le droit de s’exprimer pour chacun, et pour tous le droit de jouir de belles choses. » Eh non, insista-t-elle, l’anarchisme n’est pas une passion triste, « un éveilleur de pensée », plutôt, qui démultiplie le désir de vivre et d’agir.

Une véritable révolution sociale ne peut advenir que « par la base » 

Elle l’illustra par une stratégie double. D’un côté, les « manifestes enflammés », les « meetings monstres », « petites fêtes », et autres caisses de soutien aux victimes de la « terrible guerre de classes ». Comme Louise Michel, cette « femme merveilleuse » qu’elle rencontra à Londres, Emma Goldman appela le peuple « mourant de faim » à faire respecter sa souveraineté par un État « indifférent » :

Vous tous, hommes et femmes, ne voyez-vous pas que l’État (…) vous broie pour préserver la classe dominante, vos maîtres ? (…) Alors, allez manifester devant le palais des riches, exigez du travail. S’ils ne vous en donnent pas, exigez du pain. S’ils vous refusent les deux, prenez le pain. C’est votre droit le plus sacré ! »

Elle le paya d’un an de prison.

De l’autre, à une époque où ni la liberté syndicale ni la liberté d’expression n’étaient garanties, elle multiplia les prises de position publiques pour soutenir, notamment, « le droit des travailleurs à l’autodéfense » et encourager l’expérimentation collective, convaincue qu’une véritable révolution sociale ne peut advenir que « par la base ». Ce à quoi font écho les expériences de municipalisme libertaire tentées aujourd’hui. Emma Goldman s’employa par ailleurs à déjouer la « morale mesquine », cause de « grandes souffrances » et d’entrave à l’épanouissement individuel : défense de la contraception, dénonciation de l’ostracisme à l’égard des homosexuels, etc. Elle fut sans fin sur la corde raide entre émancipation individuelle et émancipation collective, les deux versants du projet de refondation sociale anarchiste.

Emma Goldman, en pleine intervention publique sur le contrôle des naissances, à Union Square (New York), le 20 mai 1916. Ayant exercé la profession d’infirmière, elle connaissait bien « la lutte des femmes miséreuses contre les grossesses à répétition ».

Lorsqu’Emma Goldman, alors encore dans sa vingtième année, se rendit compte qu’elle pouvait « influencer les gens avec des mots », elle en « pleur[a] de joie ». Elle ne cessa plus dès lors de parcourir les États-Unis et l’Europe, puis le Canada, pour y donner des conférences en relation plus ou moins étroite avec l’actualité des luttes (jusqu’à 120 par an).

En 1906, elle démultiplia l’écho de ces conférences en créant la revue Mother Earth, soit « la Terre libre pour l’individu libre ! ».

Mother Earth contribua à façonner la conscience politique de son temps en brisant les barrières entre des milieux qui ne communiquaient guère : celui de la rue et celui des intellectuels et des artistes. La revue put aborder à la fois l’assassinat des mineurs de Ludlow, « afin d’éveiller les travailleurs à ses leçons », l’éducation libertaire, par exemple la « formidable expérience pédagogique » de La Ruche, du Français Sébastien Faure, menée avec les enfants dans un cadre naturel, et la signification sociale du théâtre européen. Car « l’art et la vie sont les deux mamelles de la révolte ».

Le récit d’émancipation d’une femme avide de vivre bien que condamnée à un destin « résigné » 

Cette position déplut à la fois à certains camarades anarchistes, qui trouvèrent que « Mother Earth n’[était] pas assez révolutionnaire, au motif sans doute que l’anarchisme y était appréhendé moins comme un dogme que comme un idéal d’émancipation » et à « certains gens de lettres new-yorkais pour lesquels l’art signifiait la fuite devant la réalité ».

Enfin, Mother Earth ouvrit l’anarchisme aux questions portées par la philosophie et les arts de son époque. Nietzsche, et sa Généalogie de la morale, par exemple, ou Freud, rencontré à Vienne, qui lui permit de saisir « ce que signifie réellement la répression sexuelle et ses conséquences sur la pensée et l’action humaines », vinrent stimuler les débats sur les fondements de l’émancipation individuelle, tandis que la poésie de Gorki ou le théâtre d’Ibsen, en « touchant le cœur et l’esprit », devaient faciliter la compréhension des phénomènes psychologiques et sociaux.

Vivre ma vie est aussi le récit d’émancipation d’une femme avide de vivre, bien que condamnée à un destin « résigné ». Emma Goldman s’y montre bravant les autorités les unes après les autres : père, mari, mentor, compagnons érotiques trop possessifs, puissants et État, pour « trouver ses propres repères ». Elle s’y découvre également dans sa vie affective et amoureuse. Des premières « sensations érotiques » (« à 6 ans, avec le berger Petrouchka ») aux « préjugés sociaux qui mutilent la nature féminine », des bienfaits de l’amour libre (qui ouvre « à tant de richesses spirituelles ») aux difficultés de vivre avec des hommes qui « n’admettent d’autre divinité qu’eux-mêmes », son récit condense les expériences féminines parmi les plus fondamentales.

Enfin, toujours désireuse d’« ouvrir la route », cette féministe de combat interroge l’émancipation féminine d’une façon qui, aujourd’hui encore, pourrait susciter quelques débats animés. Notamment lorsqu’elle interpelle la femme sur son ambivalence vis-à-vis de « l’homme » : devenue mère, écrit-elle, « elle est la première à cultiver sa vanité et sa suffisance (…) car elle déteste la faiblesse et désire l’homme viril ».

On referme les mille pages de Vivre ma vie la tête échauffée et le cœur revigoré. La densité psychologique du récit, sa vivacité, son ironie, bien rendues par une traduction fluide et expressive, donnent le sentiment d’avoir traversé un monde, un monde où l’humanité se réinvente, noble et solidaire. « Car tous les êtres humains (…) sont nés avec un droit égal de participer au banquet de la vie. »







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Source : Catherine Marin pour Reporterre

Photos : cahier central de Vivre ma vie

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