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Élevées en captivité puis relâchées, quand les espèces menacées retrouvent la nature

8 juin 2019 / Émilie Massemin (Reporterre)



REPORTERRE A 30 ANS - À l’instar de l’outarde canepetière, de la tortue cistude ou du gypaète, plusieurs espèces menacées sont élevées en captivité pour préparer leur réintroduction dans la nature. Un exercice délicat, qui suppose une étape indispensable : la restauration de leur habitat naturel.

En janvier 1989, Reporterre publiait un article intitulé « L’arche du troisième millénaire ». À cette époque, le journaliste s’intéressait aux programmes et aux techniques de conservation ex situ — en-dehors du milieu naturel — des espèces menacées, lancés quelques années plus tôt. Trente ans après, Reporterre fait le bilan : ces programmes ont-ils tenu leurs promesses ? Surtout, ont-ils rempli leur objectif ultime, la protection des espèces dans leur habitat naturel et la réintroduction des individus captifs ? Pour relire le premier volet de cette série de deux articles, c’est ici.


Elle virevolte dans sa volière au milieu des touffes d’herbe, avec son plumage marron-beige moucheté de noir. Qu’on ne s’y trompe pas : même si ses voisins de la ménagerie du Jardin des plantes, pandas roux, orangs-outans et panthère longibande, proviennent de la lointaine Asie, l’outarde canepetière est un volatile bien de chez nous. Cet oiseau des plaines cultivées de France est pourtant lui aussi élevé en parcs zoologiques et en élevage dans le cadre d’un programme de conservation ex situ — en-dehors du milieu naturel — en raison de son très fort déclin dans la nature.

Deux populations d’outardes sont présentes en France : une, migratrice, basée en Poitou-Charente, et l’autre, sédentaire, sur le pourtour méditerranéen. La première a perdu 95 % de ses effectifs depuis les années 1975. Plusieurs programmes se sont succédé depuis la fin des années 1990 pour renforcer la population sauvage et pour que les plaines du Centre-Ouest, rendues hostiles à cause du développement des monocultures et de l’utilisation des pesticides, redeviennent accueillantes pour l’espèce.

L’outarde canepetière est en fort déclin dans la nature.

« Un premier programme Life de mesures agro-environnementales financé par la Commission européenne s’est déroulé de 1997-2001, suivi en 2004-2009 par la mise en place d’élevages, à partir d’œufs récupérés dans des nids qui auraient dû être détruits », dit à Reporterre Catherine Ménard, coordinatrice du plan national d’action (PNA) pour l’outarde canepetière à la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) de Nouvelle-Aquitaine. Ce PNA a pris le relais du programme antérieur de 2011 à 2015, et un nouveau est en cours de rédaction. Ces dernières années, 120.000 euros par an ont été consacrés à l’élevage de l’oiseau, cofinancés par la région Nouvelle-Aquitaine, l’État et le conseil départemental des Deux-Sèvres, et les contrats de mesures agro-environnementales ont été subventionnés à hauteur d’un à trois millions d’euros par an. L’initiative n’est pas isolée : en France, 53 espèces ou groupes d’espèces animales, amphibiens, reptiles, oiseaux, mollusques, mammifères et insectes, font l’objet d’un PNA, avec ou sans programme d’élevage et de réintroduction.

Deux parcs zoologiques se consacrent à l’exercice délicat de l’élevage des outardes qui seront lâchées dans la nature : Zoodyssée (Deux-Sèvres), où demeure une quarantaine d’adultes destinées à la reproduction, et la Réserve zoologique de la Haute-Touche (Indre), géré par le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), où se trouve une vingtaine de reproducteurs. Tous sont nés en captivité. « Aucun n’a été capturé », assure Oriane Chevasson, soigneuse à Zoodyssée. La jeune femme est intarissable sur les techniques de reproduction, contrôlées de bout en bout pour maximiser les chances de réussite des lâchers : « Tous les ans, nous composons des groupes reproducteurs en fonction de la génétique et des affinités. Puis les œufs sont incubés artificiellement et nous élevons les poussins nous-mêmes. Dans la nature, une jeune outarde est nourrie par sa mère et a besoin de 250 orthoptères [grillons, sauterelles et criquets] par jour : au début, nous leur donnons la becquée toutes les heures ! »

Des expérimentations sont en cours pour éviter que les nids d’outardes ne soient détruits lors des moissons

La difficulté réside dans le fait d’espacer progressivement les nourrissages pour que l’oiseau retrouve son « instinct sauvage » avant le lâcher, à 65 jours : « En 2017, nous nous sommes aperçus que nous ne les rendions pas suffisamment autonomes. L’année suivante, nous avons été plus stricts. Nos protocoles s’améliorent d’année en année. » Deux cents outardes ont été lâchées depuis le début des programmes. Le Centre d’études biologiques de Chizé (Deux-Sèvres), sous la tutelle du CNRS, a identifié le sexe de chacune d’entre elles et les a baguées pour pouvoir les suivre dans le temps.

Reste à rendre le milieu naturel de nouveau accueillant pour les outardes, sans quoi les lâchers ne serviraient à rien. Cette partie-là du programme est prise en charge par la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). « On sensibilise les aménageurs de routes, voies ferrées, bâtiments, etc. en leur expliquant qu’il faut préserver les habitats potentiels favorables — ces zones ouvertes et dégagées où l’assolement [un procédé de culture par alternance sur un même terrain pour conserver la fertilité du sol] évolue », explique à Reporterre Cyrille Poirel, en charge des mesures agro-environnementales pour l’outarde canepetière et l’avifaune de plaine à la LPO de la Vienne.

Un drone muni d’une caméra thermique permet de repérer des nids d’outardes.

Des expérimentations sont en cours pour éviter que les nids d’outardes, bâtis à même le sol, ne soient détruits lors des moissons ou de la fauche. « Les nids sont extrêmement bien cachés, la femelle reste tapie au sol, sous la végétation : on n’arrive pas à les observer. Pour les détecter, on a testé l’an dernier avec succès l’utilisation d’un drone équipé d’une caméra thermique. Cette année, nous allons élargir ce dispositif à toutes les parcelles enherbées cartographiées. » L’objectif, si un nid est découvert, est d’alerter l’agriculteur et de négocier avec lui d’attendre l’envol des jeunes avant de faucher la parcelle.

Mais l’action principale consiste à contractualiser des mesures agro-environnementales avec les agriculteurs. Le pic de ponte a lieu entre le 15 mai et le 15 juin, suivi de trois semaines d’incubation puis de trois semaines durant lesquelles les petits, qui ne savent pas encore voler, restent vulnérables. Dans les Deux-Sèvres, où l’élevage est très présent, la LPO négocie pour éviter les fauches pendant cette période, la plus critique pour l’outarde, du 15 mai au 31 juillet. « En Vienne, où 90 % des agriculteurs sont des céréaliers, nous proposons aux exploitants de mettre en place des couverts herbacés à vocation faunistique et de ne pas les faucher pendant cette période, dit Cyrille Poirel. Dans ce département où les pesticides sont utilisés en masse et où les oiseaux peinent à trouver de la nourriture, ces couverts présentent aussi l’intérêt d’être plus riches en insectes. »

La réintroduction du gypaete barbu, vetour menacé, est l’aboutissement d’un long travail de préparation du terrain.

En échange de cet aménagement, l’agriculteur recevra 500 euros par an et par hectare pendant cinq ans, un montant correspondant au manque à gagner par rapport à une récolte de céréales. « Le plus dur est de convaincre les premiers de se lancer ; ensuite, le bouche-à-oreille fait le succès du dispositif », observe l’animateur de la LPO. À son arrivée à ce poste, il y a huit ans, seuls cinq à dix agriculteurs avaient signé de tels contrats ; aujourd’hui, ils sont plus de 200 : « Nous avons contractualisé quasiment 2.000 des 50.000 hectares de surfaces agricoles de la Vienne ! »

Le protocole de suivi de l’espèce — points d’écoute des mâles en parade nuptiale, chaque année en mai au même endroit — révèle une augmentation du nombre d’outardes depuis 2010, au même rythme que l’extension des mesures agro-environnementales. Car pour Cyrille Poirel, « l’élevage n’a été pensé que pour éviter la disparition des oiseaux en attendant qu’on ait mis en place les couverts herbacés dont l’espèce a besoin pour se reproduire naturellement. Il est extrêmement difficile d’élever des outardes en captivité et de les rendre capables de s’intégrer à la population sauvage, et les pertes sont pour l’instant élevées. Alors, s’acharner à élever des oiseaux pour les lâcher dans un habitat où ils sont voués à disparaître ne sert à rien. »

Dans la Vienne, depuis 2001, les effectifs d’outardes mâles tendent à augmenter au fur et à mesure de la mise en oeuvre de mesures agro-environnementales

Ce n’est pas Pascal Orabi, responsable de la mission rapaces à la LPO, qui va le démentir. Chaque année, en mai, il relâche dans le Vercors, les Baronnies et les Grands Causses des jeunes gypaètes barbus nés dans un élevage espagnol. Objectif, créer un corridor entre les populations des Pyrénées françaises (44 couples reproducteurs en 2018) et des Alpes françaises (16 couples en 2018) pour favoriser le brassage génétique au sein de cette espèce menacée de vautour. Mais cette réintroduction est l’aboutissement d’un long travail de préparation du terrain. « Le gypaète a disparu dans les Alpes vers 1935 à cause de la chasse, des empoisonnements et de l’évolution des modes d’élevage. Nous avons constitué un dossier de faisabilité qui intègre tous les critères du territoire : socio-économiques, écologiques, etc. On a identifié les risques physiques, comme les câbles et les éoliennes, cherché les causes d’empoisonnement, évalué la qualité des habitats. »

« C’est la nature sauvage qui va permettre à notre environnement d’être résilient »

Rien ne doit être négligé, car le moindre changement dans les modes d’élevage peut avoir des conséquences dramatiques sur certaines espèces. « En 1981, quand on a commencé à réintroduire le vautour fauve dans les Grands Causses, les éleveurs n’avaient plus le droit de laisser les carcasses des animaux morts sur les estives. Ils les cachaient dans des trous, où les vautours ne pouvaient plus les manger. Il a fallu batailler pour obtenir un arrêté ministériel, en 1998, autorisant les éleveurs de montagne à placer les carcasses sur une placette, à la disposition des vautours. » En 2000, avec le scandale de la vache folle, la réglementation s’est de nouveau durcie. C’est alors au niveau européen que Pascal Orabi a dû défendre un amendement permettant le retour des placettes — une mesure qui a ensuite bénéficié aux gypaètes. « L’enjeu est fort, pas seulement pour les charognards : certaines montagnes ne sont tout simplement pas accessibles aux équarrisseurs, et nous avons alors besoin des vautours pour nous débarrasser des animaux morts avant que les mouches ne dispersent les pathogènes. »

Un jeune gypaète barbu déposé sur l’aire de libération, dans les Baronnies.

Enfin, une réintroduction menée contre la volonté des habitants est vouée à l’échec. En parallèle des lâchers de gypaètes, la LPO multiplie les opérations de communication : les jeunes lâchés sont baptisés par les enfants de l’école d’à côté, des élus locaux sont désignés comme parrains, la fédération locale de chasse est invitée à participer à des tests de munitions sans plomb pour éviter que les gypaètes ne s’intoxiquent. « Dans les milieux ruraux, il y a cette idée que la nature doit être domestiquée pour ne pas entrer en concurrence avec l’homme, constate Pascal Orabi. Il y a un vrai travail à mener pour faire évoluer les mentalités, car c’est la nature sauvage qui va permettre à notre environnement d’être résilient. »

Pour Roland Simon, directeur de la réserve zoologique de la Haute-Touche, mieux vaut préserver les habitats naturels que chercher à réintroduire. Pour autant :

La réintroduction a du sens, celle d’une réparation du vivant, dans la mesure où les disparitions d’espèces sont liés à nos pratiques de chasse, nos pesticides, nos routes, etc. »

Outre l’outarde canepetière, le zoo mène depuis 2009 un élevage conservatoire de tortues cistudes, disparues de Savoie à la fin du XIXe siècle. « L’an dernier, 120 jeunes cistudes sont nées. Nous en avons relâché 150 autres dans le lac du Bourget. Leur habitat a été restauré, pour elles et pour les espèces qui l’accompagnent. Tout le monde est convaincu qu’il faut protéger la cistude, parce qu’elle est mignonne et sympa. Mais en la protégeant en construisant par exemple des tunnels pour qu’elle puisse traverser les routes en sécurité, on permet à toute une micro-faune, amphibiens, mammifères… de se déplacer, et on participe de manière bien plus large à la conservation biologique. »


LATE DES TRENTE ANS DE L’ÉCOLOGIE

30 ans, c’est une génération. Beaucoup de membres de l’équipe de Reporterre aujourd’hui ont la trentaine et l’année de mobilisation sans précédent que nous venons de vivre sur l’urgence climatique nous a donné envie d’organiser un événement transgénérationnel pour symboliser la transmission entre l’ancienne et la nouvelle génération.

Le 15 juin prochain au Ground Control à Paris, nous serons heureux de gamberger et de festoyer avec toutes celles et ceux qui sont également préoccupés par la crise écologique et climatique. Nous réfléchirons avec Michèle Rivasi, Yannick Rousselet (Greenpeace), Claire Nouvian (Bloom), Corinne Lepage, Yann Arthus-Bertrand, des jeunes de Youth For Climate, des Gilets jaunes, des zadistes, des représentants de mouvements citoyens ; nous accueillerons celles et ceux qui font émerger un modèle de société soutenable : des associations, des coopératives, des acteurs de la transition écologique. Et puis, nous nous émouvrons avec les comédiennes Audrey Vernon et Giorgia Sinicorni, nous rirons avec Fred et Mathieu, des Chiche Capon, et nous danserons sur les chansons de Glad puis de Nach.

La fête des Trente ans de l’écologie, comme Reporterre, sera en accès libre et ouvert à tous les publics, des plus jeunes aux moins jeunes. Nous aurons même un espace dédié aux enfants !

Alors rendez-vous le 15 juin prochain pour la grande fête de l’écologie. Découvrez le programme ici


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Lire aussi : Panda roux, tamarin, orang-outan... Comment les zoos protègent les animaux menacés

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos :
. chapô : Outarde canapetière, à la ménagerie du Jardin des plantes ©Émilie Massemin/Reporterre
. Outarde canepetière ©Bernard Liégois
. Drone ©Alain Boullah / LPO
. Les gypaetes barbus ©Pascal Orabi / LPO

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