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Entretien — Politique

Delphine Batho : « La décroissance est le seul projet politique réellement alternatif »

Reporterre s’est entretenu avec chacun des candidats à la primaire écologiste pour l’élection présidentielle de 2022. Aujourd’hui, Delphine Batho, ex-ministre de l’Écologie de François Hollande, députée des Deux-Sèvres et présidente de Génération écologie.

Reporterre publie chaque jour de la semaine le portrait et l’interview de l’un des cinq candidats à la primaire des écologistes, dont le premier tour se déroule du 16 au 19 septembre et le second du 25 au 28 septembre, en vue de la présidentielle de 2022. L’ordre de passage a été tiré au sort.



Reporterre — Quelles sont les trois premières mesures qu’il faudrait prendre pour enrayer la crise climatique et la sixième extinction des espèces  

Delphine Batho — Avant de parler de mesures, il faut parler du projet de société. Celui, très clair, que je porte, est la décroissance. Que toutes les décisions soient prises non pas en fonction des bilans comptables et de la course folle à la surchauffe économique, mais en fonction du bien-être humain, de la lutte contre le réchauffement climatique et de la préservation du vivant.

Compte tenu de mon expérience des responsabilités, j’ai évidemment une idée précise du rythme des changements à opérer et du fait que beaucoup de choses se jouent en début de mandat. Je peux donc citer bien plus que trois mesures comme la loi de séparation des lobbies et de l’État, l’interdiction des pesticides, la mise en place d’une politique d’éducation populaire écologique de 7 à 87 ans et la rupture avec le présidentialisme. Et, bien sûr, une nouvelle loi de programmation des finances publiques basée non sur le PIB (produit intérieur brut) mais sur des indicateurs de réduction des inégalités, d’amélioration de la qualité de vie, de réduction des émissions de gaz à effet de serre et de préservation de la biodiversité.

Mais le programme précis est un processus à construire avec les citoyennes et les citoyens. La politique qui tombe d’en haut et s’impose aux gens entraîne une désaffection démocratique majeure. Je veux appliquer aux élections présidentielle et législative ce que nous avons fait aux élections municipales, à savoir une démarche écocitoyenne où l’élaboration des mesures, leur hiérarchisation et leur calendrier de mise en œuvre sont discutés par des assemblées citoyennes. Elles auront lieu dans toute la France, entre octobre 2021 et janvier 2022.

« Le programme précis est un processus à construire avec les citoyennes et les citoyens. » © Mathieu Génon/Reporterre

Parallèlement sera mis en place un conseil scientifique indépendant chargé d’évaluer la robustesse des propositions et tout un travail d’experts et de hauts fonctionnaires pour que ce projet soit solide et crédible.



La transition énergétique ne se fera pas sans action sur les économies d’énergie — souvent un angle mort des politiques. Quelle mesure prendre pour la sobriété énergétique ?

La priorité absolue est la décroissance énergétique, c’est-à-dire la réduction de notre consommation d’énergie. Il s’agit aussi d’une urgence sociale, d’autant plus que les Françaises et les Français subissent actuellement des hausses très importantes des prix du gaz et de l’électricité. C’est aussi une dépendance extérieure puisque l’énergie a représenté, l’année dernière, 25,7 milliards d’euros de déficit de la balance commerciale — soit 39,4 % du déficit total.

Les mesures concrètes doivent cibler le bâtiment et le transport individuel. Concernant le bâtiment, nos propositions ont été faites dans la vraie loi Climat que nous avons déposée à l’Assemblée nationale. Les ménages modestes sont notre priorité.

Le transport individuel est un des secteurs où les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté ces dernières années, ce qui est un échec total. Il faut complètement changer d’orientation et choisir une politique de démobilité. La question n’est pas seulement le changement de technologie des véhicules — je fais référence notamment aux publications de Reporterre sur la voiture électrique. Il faut introduire une norme sur le poids des véhicules [1] et favoriser la vélorution et le covoiturage.

Il faut aussi un changement culturel dans le rapport à l’énergie. Une politique de décroissance énergétique a besoin de se matérialiser rapidement, y compris dans l’espace public, par exemple par l’interdiction des panneaux publicitaires lumineux et numériques. Cette mesure, qui peut paraître symbolique en termes de consommation énergétique, ne l’est pas d’après RTE [Réseau de transport d’électricité].



Comment sortir du nucléaire ?

D’abord en mettant un coup d’arrêt au projet de construction d’un nouveau parc nucléaire de six EPR en France. Il est en train de se mettre en place par la politique du fait accompli et, pour le gouvernement actuel, justifie Hercule, le projet de démantèlement d’EDF [2].

Ensuite, en reprenant la main et la souveraineté sur la principale entreprise de l’énergie, à savoir EDF. Pas forcément par une nationalisation à l’ancienne — il existe d’autres possibilités pour reprendre les participations qui sont aujourd’hui détenues par des capitaux privés. Car on ne fera rien dans un modèle où la loi du marché dicte les choix.

Enfin, en sortant progressivement du nucléaire, de façon pragmatique et responsable. Ma priorité est la sûreté des centrales. Certaines centrales existantes nécessitent des investissements et de la maintenance. D’autres doivent être fermées. Les choix de fermeture doivent s’appuyer sur les recommandations de l’Autorité de sûreté nucléaire.

Je suis dans une logique d’ordre des priorités. La priorité numéro 1 est la décroissance de la consommation d’énergie ; la deuxième est la sortie des énergies fossiles ; la troisième est la réduction de la part du nucléaire et la diversification des moyens de production énergétique. Les travaux de l’Ademe [l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie] ou de RTE montrent que des scénarios 100 % renouvelables sont crédibles à un certain nombre de conditions, notamment concernant les réseaux.



Passer à la VIe République est une priorité qui est largement partagée. Mais quelle évolution de la Constitution vous semble prioritaire ?

La clé de voûte est la rupture avec le présidentialisme. Il produit une concentration du pouvoir et une verticalité patriarcale obsolète, qui contribue à l’impuissance publique, nourrit l’abstention et favorise les lobbies.

Je suis donc favorable à la remise en cause rapide, par référendum, de l’élection de la présidence de la République au suffrage universel pour revenir à un régime primo-ministériel [3]. Il faut aussi changer le mode d’élection du Parlement et enclencher un processus de changement constitutionnel comprenant entre autres la reconnaissance de conventions citoyennes pouvant déboucher sur des référendums à questions multiples et la création d’une chambre du futur. Mais tout cela doit être élaboré avec les citoyennes et les citoyens.

Ce changement démocratique est démontré par la preuve dans la conception même de notre campagne présidentielle. Ce que je porte, c’est une gouvernance de la campagne électorale elle-même en rupture avec le présidentialisme, une gouvernance extrêmement collective. La nouvelle démocratie ne doit pas être seulement un élément du programme à mettre en œuvre si nous gagnons ; il faut en faire la démonstration pratique dans notre campagne et c’est ce qui peut nous permettre de gagner.



Comment faire pour qu’au niveau mondial les émissions de gaz à effet de serre se réduisent fortement ?

D’abord par l’exemplarité. La France aujourd’hui n’a pas de crédibilité, puisqu’elle est dans le « faites ce que je dis, pas ce que je fais ». Elle investit des milliards dans l’exploitation de nouvelles sources d’énergies fossiles à travers le monde [4] et met sa diplomatie au service des compagnies pétrolières. Par exemple en Ouganda, au travers d’un projet d’exploitation pétrolière qui prévoit le forage de 400 puits dont une centaine dans un parc national et la construction d’un pipeline de plus de 1 400 kilomètres qui va détruire des zones humides et déplacer plus de 100 000 habitants [5].

« Nous ne pouvons plus être complices de la destruction de la forêt amazonienne et de l’Indonésie par des importations massives de soja et d’huile de palme. » © Mathieu Génon/Reporterre

Ensuite, tant que la règle du jeu internationale est que la croissance prévaut sur le climat, le niveau d’ambition de la communauté internationale ne sera pas très élevé. Pour jouer un rôle moteur et peser diplomatiquement, il faut soi-même décider unilatéralement d’un certain nombre de changements sur les énergies fossiles, sur la déforestation importée… Nous ne pouvons plus être complices de la destruction de la forêt amazonienne et de l’Indonésie par des importations massives de soja et d’huile de palme.



Le coût écologique des riches est démesuré. Quelle politique de justice redistributive envisagez-vous ?

L’injustice fiscale est partout et s’est aggravée ces dernières années. Les inégalités sociales sont aussi des inégalités d’empreinte écologique criantes, entre une petite proportion de la population au mode de vie destructeur et le plus grand nombre.

Il faut mener une réforme fiscale d’ensemble : réforme de l’imposition du patrimoine qui, aujourd’hui, aboutit à la reproduction des inégalités au lieu de les corriger ; plus grande proportionnalité de l’impôt sur le revenu… Je suis aussi pour un rétablissement d’un impôt de solidarité sur la fortune au bénéfice de l’écologie.

En revanche, comme la Convention citoyenne pour le climat, je ne suis pas favorable à une augmentation de la taxe carbone. Cette taxe a été créée pour opérer un prélèvement sur les ménages au bénéfice de l’allègement des prélèvements sur les entreprises — une logique que ne peuvent soutenir les écologistes. Surtout, cet outil est inefficace pour réduire les émissions de gaz à effet de serre : il frappe les plus modestes et n’entraîne aucun changement de mode de vie chez ceux qui vivent dans l’opulence et auront toujours les moyens de payer les taxes. Je préfère les mécanismes de plafonnement type compte carbone, à commencer par les quotas carbone sur l’aviation. Par contre, je suis pour une taxe carbone aux frontières, pour entraver l’importation de produits issus d’industries délocalisées.



Comment accueillir les personnes migrantes ?

D’abord en reconnaissant le fait migratoire comme une réalité qui va durer et qu’il faut organiser. Aujourd’hui, ce n’est pas du tout le cas. La politique de l’État est essentiellement une politique du chiffre. Elle consiste à regrouper les demandeurs d’asile plutôt qu’à favoriser leur intégration dans les territoires. Des consignes très dures sont données aux préfectures de n’accepter de régularisations qu’au compte-goutte, y compris au titre de la vie familiale ou du travail. Cela n’entraîne que problèmes et tensions et conduit à des situations indignes qui alimentent des réactions préoccupantes dans la société française.

En tant qu’élue des Deux-Sèvres, j’ai observé que quand l’accueil est bien organisé, les choses se passent très bien : les territoires sont volontaires, des bénévoles se mobilisent pour des cours de Français, pour rassembler des dons et pour faciliter l’accueil à l’école…

« La priorité est d’accorder le droit de travailler aux demandeurs d’asile. »

La priorité est d’accorder le droit de travailler aux demandeurs d’asile. L’inactivité, outre qu’elle plonge dans une situation d’indignité et de précarité absolue, ne favorise par l’engagement dans la vie quotidienne de la société française.



Comment mettre un terme aux violences policières ?

D’abord, il faut mettre un terme à ce niveau de violence dans la société française. Il existe aujourd’hui un problème de maintien de l’ordre. Dans un passé pas si lointain, les forces de l’ordre savaient tout à fait séparer les manifestants des casseurs. Ce n’est pas le dispositif choisi par le gouvernement, ce qui a entraîné des dommages graves. Y compris à la démocratie, parce que le rôle de l’État est de garantir à toutes les citoyennes et à tous les citoyens le droit de manifester librement et pacifiquement.

Le deuxième problème est que la police nationale commet des actes et des dérapages inacceptables et subit elle-même des violences tout aussi inacceptables. Tant que nous considérerons que la police nationale est le seul service public à devoir se coltiner la réalité de l’économie parallèle et de la ségrégation qui a été acceptée dans des territoires entiers de la République, nous n’aurons que des problèmes. Il y a urgence à mener une grande politique de protection de l’enfance, tant on voit de parcours violents voire délinquants marqués par une protection de l’enfance complètement défaillante faute de moyens. Il faut aussi mettre le paquet sur l’éducation populaire, avec l’ambition de donner un autre avenir à la jeunesse.

Enfin, la police nationale est à bout. On observe aujourd’hui une dégradation de ce service public liée à un manque de formation des personnels qui favorise les dérapages, à une absence de contrôle indépendant de la déontologie qu’il faudra donc créer, et à des conditions de travail indignes qui confinent parfois à l’absurde. Ainsi, les commissariats sont remplis de personnes qui se sont engagées pour mener des enquêtes et lutter contre la délinquance, et qui se retrouvent derrière des ordinateurs à enregistrer des plaintes pour que les compagnies d’assurance acceptent d’indemniser des cartes bleues volées. L’amélioration des conditions de travail des policières et des policiers participera à la restauration d’une police républicaine exemplaire, respectueuse et respectée.



Comment rendre concrètement la société moins sexiste ?

L’exemple doit venir d’en haut. Rompre avec le présidentialisme, c’est-à-dire rompre avec une conception patriarcale du pouvoir, c’est un élément de la réponse.

Mais l’urgence première est de mener une véritable politique pénale et de prévention des féminicides et de tous les types de violences et de discriminations sexistes. Aujourd’hui, l’impunité règne ; les victimes n’osent pas porter plainte et, quand elles le font, il ne se passe rien ou presque. Il est impossible de faire régresser le sexisme dans la société en acceptant cet état de fait. C’est une priorité absolue. Il y a un lien entre le niveau de violence dans la société et le niveau de tolérance installé depuis des décennies concernant les violences faites aux femmes et aux enfants.

La lutte contre le sexisme passe par l’éducation, encore l’éducation, toujours l’éducation. Aujourd’hui et malgré la conscience et l’engagement des enseignants, quantité de clichés sexistes sont encore véhiculés dans les manuels scolaires. Les femmes n’existent dans les livres d’histoire qu’à travers soit Marie Curie [6], soit les ouvrières qui fabriquaient des armes pendant la guerre de 1914-1918. Des manuels d’anglais proposent de répéter des phrases telles que « papa tond la pelouse, maman fait la cuisine ». Les élèves apprennent encore que le masculin l’emporte sur le féminin dans la langue française. Le plus gros changement culturel à opérer se trouve dans l’éducation.

L’émancipation des femmes est le plus grand changement de société intervenu au XXe siècle. Il faut combattre de manière implacable toutes les forces intégristes qui militent pour ou imposent des reculs. Une fille, au collège ou dans un quartier, n’a pas à être traitée de prostituée parce qu’elle porte une jupe ou un crop top [un haut qui s’arrête au-dessus du nombril]. Si cela lui arrive, elle doit savoir qu’elle n’est pas seule, qu’elle va être défendue et qu’elle peut faire ce qu’elle veut. Et qu’elle n’est pas obligée de porter le voile pour avoir la paix — parce que c’est ce qui se passe aujourd’hui.



Imaginons qu’Anne Hidalgo, du Parti socialiste, ou Jean-Luc Mélenchon, de La France insoumise, vous propose chacun une alliance. Avec qui iriez-vous ?

Sont-ils pour la décroissance ? Compte tenu de l’urgence climatique et pour le vivant, la décroissance est le seul projet politique réellement alternatif. Les écologistes doivent donc apprendre à marcher seuls. C’est ainsi qu’on pourra lever une espérance, un espoir de réel changement. De notre dynamique propre dépend la possibilité de proposer aux Français un vrai choix, qui nous sorte de la fausse alternative entre statu quo conservateur et extrême droite.

C’est maintenant que tout se joue…

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