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De plus en plus de couples stériles à cause de la pollution

13 juin 2019 / Lorène Lavocat (Reporterre)



REPORTERRE A 30 ANS – Depuis une quarantaine d’années, la concentration spermatique baisse de façon inquiétante. Les perturbateurs endocriniens sont montrés du doigt, et ils n’épargnent pas les femmes.

En octobre 1989, Reporterre publiait un article intitulé « Stérilité : les pesticides en cause ». La journaliste révélait alors les résultats d’une étude allemande soulignant le lien entre pesticides et détérioration des cellules reproductrices des humains. À l’époque, 15 % des couples français désirant un enfant ne parvenaient pas à concevoir dans un délai correspondant à leur souhait. Trente ans après, où en est-on ? S’achemine-t-on vers une infertilité généralisée ?

« Stérilité, les pesticides en cause »

Les études s’empilent comme autant de signaux d’alerte. La dernière en date émanait d’une équipe de Santé publique France. En juillet 2018, ces experts constataient « une baisse significative et continue de 32,2 % de la concentration spermatique, entre 1989 et 2005 ». Les scientifiques ont étudié les échantillons de sperme de 26.600 hommes ayant consulté un centre d’aide médicale à la procréation (AMP). Et leur constat fait froid dans le bas du ventre : en 16 ans, la concentration moyenne est ainsi passée de 73,6 millions de spermatozoïdes par millilitre de sperme à 49 millions.

D’autres travaux viennent confirmer cette tendance, dont une étude israélienne publiée en 2017, qui a analysé les taux de spermatozoïdes de 42.935 hommes, partout dans le monde. Résultat : chez les mâles nord-américains, européens, australiens et néo-zélandais, ces taux ont diminué de 50 à 60 % entre 1973 et 2011. Si on extrapole les chiffres, ces hommes auront perdu l’intégralité, ou presque, de leurs capacités de reproduction d’ici à la fin du siècle.

Comment expliquer cette hécatombe ? Outre le surpoids ou le tabagisme, les perturbateurs endocriniens sont de plus en plus montrés du doigt. Bisphénol, phtalate, parabènes, composés perfluorés, pesticides : ces substances chimiques, dont la structure est proche d’une hormone, « altèrent les fonctions du système endocrinien et, de ce fait, induisent des effets néfastes dans un organisme intact ou chez sa progéniture », selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses).

« Il s’agit d’une contamination de l’ensemble de la population » 

En 1989, l’étude pionnière de l’université de Bonn (Allemagne) montrait le caractère reprotoxique des pesticides organochlorés (PCB), dont le fameux pyralène de Monsanto. Leurs conséquences sur la fertilité ont depuis été confirmées et la plupart de ces produits sont désormais interdits, mais nous restons largement contaminés du fait de la persistance de certaines substances dans l’environnement. « Pour beaucoup d’autres facteurs (phtalates, composés perfluorés…), cet effet [sur la fertilité] est suspecté, du fait d’éléments issus de l’expérimentation animale », précisait le rapport de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) sur « les troubles de la fertilité », publié en 2011. Les études épidémiologiques sur l’espèce humaine sont pour le moment trop peu nombreuses pour conclure à un effet avéré.

Il y a néanmoins « urgence », alerte l’écotoxicologue André Cicollela : « Ces composés sont présents partout, dans les plastiques, les emballages alimentaires, les sols, les cosmétiques, s’inquiète le scientifique, membre du réseau Santé Environnement. Il s’agit d’une contamination de l’ensemble de la population, avec des effets incontestables sur la baisse de la qualité du sperme. »

Pour autant, « le nombre de personnes rencontrant des problèmes de fertilité reste relativement stable », observe le professeur Jean-Philippe Wolf, ancien directeur du Cecos (Centres d’études et de conservation des œufs et du sperme) de l’hôpital Cochin, à Paris. La définition médicale la plus fréquente de l’infertilité est le fait de n’avoir pas obtenu de conception après 12 à 24 mois de tentative sans contraception. Après un an, 18 % à 24 % des couples restent sans enfant, selon l’Observatoire épidémiologique de la fertilité en France (Obseff). Après deux ans, 8 % à 11 % des couples sont toujours en attente d’une grossesse. En 1989, autour de 15 % des couples ne parvenaient pas à concevoir dans le délai souhaité.

L’une des principales explications n’est pas à chercher du côté de la pollution. « 45 % des consultations pour une aide médicale à la procréation sont liées au fait que la femme a 35 ans ou plus », note M. Wolf. Car à l’inverse des hommes, la fertilité des femmes — liée entre autres à la qualité de leurs ovocytes — baisse très rapidement avec l’âge, et chute carrément après 35 ans. Or « l’âge du premier accouchement est passé, en vingt ans, de 23 à 31 ans, voire 34 ans dans les grandes villes », observe-t-il encore.

« Ce qui nous inquiète le plus, c’est l’augmentation des anomalies chez les nouveau-nés » 

Pour la fécondation in vitro (FIV), « on a besoin de très peu de spermatozoïdes, du moment qu’on a un ovocyte de bonne qualité, poursuit le professeur. C’est pourquoi, quand des couples viennent consulter après 30 ans, on va très vite proposer une prise en charge en AMP [aide médicale à la procréation] ». Sans trop s’intéresser à la qualité du sperme. Et sans chercher les causes profondes de l’infertilité. Ainsi, en 2018, 3 % des bébés français sont nés grâce à une aide médicale à la procréation, « soit presque un enfant dans chaque classe de maternelle », dit M. Wolf. C’était 2 % en 2011. Depuis 1982 et la naissance d’Amandine, premier « bébé éprouvette », le nombre de nouveau-nés par FIV n’a cessé d’augmenter, « selon un rythme remarquablement linéaire », indiquait l’Institut national d’études démographiques (Ined) dans un rapport publié l’an dernier.

« Quand il y a un problème de conception, on a quasi systématiquement recours à une FIV », regrette Martin Rieussec, ostéopathe, qui constate de son côté « une augmentation des consultations pour des troubles de la fertilité ». Pour le praticien, il s’agit d’une « double violence » : « Il y a d’une part un déni généralisé quant aux conséquences de l’exposition aux polluants, explique-t-il. Et d’autre part, on a tendance à culpabiliser les gens, qui prennent leur infertilité comme un problème personnel. »

« Quand il y a un problème de conception, on a quasi systématiquement recours à une FIV. »

D’après lui, les coupables ne sont pas les couples en quête de conception mais bien la pollution généralisée. « Ce qui nous inquiète le plus, c’est l’augmentation des anomalies chez les nouveau-nés, en lien avec l’exposition des femmes enceintes aux perturbateurs endocriniens », dit Jean-Philippe Wolf. On constate ainsi une augmentation des malformations de l’appareil génital des petits garçons, en particulier l’hypospadias (ouverture de l’urètre dans la face inférieure du pénis, plutôt qu’au niveau du gland) et la cryptorchidie (non-descente d’un ou des deux testicules). L’incidence du cancer du testicule, le cancer le plus fréquent chez l’homme jeune, a également progressé depuis plus de 50 ans. Les liens avec des polluants ne sont pas toujours avérés, mais fortement suspectés. « Pour les hommes nés après les années 1950, un des facteurs pourrait être la présence accrue des hormones de synthèse issues des contraceptions féminines dans l’environnement, décrit le professeur Wolf. Pour ceux nés plus récemment, on soupçonne les différents types de plastiques, comme les phtalates ou les parabènes, mais il y a encore trop peu d’études épidémiologiques. »

Les femmes ne sont pas non plus immunisées 

Les femmes ne sont pas non plus immunisées. Ces perturbateurs endocriniens pourraient ainsi être impliqués dans l’endométriose — quand les cellules qui revêtent l’intérieur de l’utérus migrent et colonisent d’autres organes de l’abdomen —, ou le syndrome des ovaires polykystiques — lié à un excès d’androgènes, les hormones responsables des caractères masculins —, des pathologies de plus en plus répandues chez les filles, et qui sont cause d’infertilité.

Fanny Souillot a de l’endométriose depuis sa puberté, « une maladie chronique très douloureuse, mais dont on masque les effets grâce à une prise permanente de pilule, qui nous met dans une sorte de ménopause artificielle ». Aujourd’hui investie à Générations cobayes, une association qui sensibilise aux liens entre santé et pollution environnementale, « par des jeunes et pour les jeunes », elle a mieux compris d’où venait cette pathologie : « En fabriquant mes propres cosmétiques, mon déodorant, mon dentifrice, mon démaquillant, en faisant attention à mon alimentation, sans pesticide, certains symptômes se sont atténués », dit-elle.

Pour la jeune femme, il est ainsi urgent de réduire notre exposition aux perturbateurs endocriniens. « Ce n’est pas l’intensité de l’exposition qui compte, mais la durée, précise-t-elle. Se baigner dans une mare de tupperware pendant trois heures aura bien moins de conséquences que de manger des spaghettis dans un tupperware tous les jours. » C’est également l’avis d’Élisabeth Ruffinengo, responsable du plaidoyer au sein de l’ONG WECF : « Il ne faut pas attendre d’être certain des preuves scientifiques, car démontrer le lien entre une multitude de substances aux modes d’action différents sur une maladie, ça va prendre beaucoup de temps. » Il s’agit donc d’appliquer le principe de précaution, et de « renforcer les réglementations, actuellement inadaptées et lacunaires, insiste-t-elle. Nous avons besoin de grandes campagnes d’information, et des mesures contraignantes, et non pas fondées sur le volontariat et la responsabilité individuelle, comme c’est le cas actuellement. »

L’ostéopathe Martin Rieussec veut pour sa part repousser « ce sentiment d’impuissance qui nous envahit quand on fait face aux perturbateurs endocriniens ». « Nos organismes ont des capacités de régénération, souligne-t-il. On peut “dépolluer” notre corps, avec le jeûne [1] ou les plantes médicinales par exemple. » Également, il observe les bons résultats de l’ostéopathie sur des couples venant consulter pour infertilité. Tout n’est pas perdu !


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[1Le jeûne est prôné pour ses vertus détoxifiantes, bien que son caractère thérapeutique soit toujours sujet à débat.


Lire aussi : Risques pour la santé et pour l’environnement, la pilule contraceptive en question

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Dessin : © Red !/Reporterre

Photo : Pixabay (CC0)


Cet article a été rédigé dans le cadre du projet de Reporterre « Pollutions et santé : toutes et tous informés », soutenu par la Fondation Léa Nature, affiliée au réseau 1% for the Planet.

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