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Reportage — Luttes

Dans le Var, l’Office de la biodiversité couvre la destruction de la nature par une carrière

Dans le Var, une carrière de roches calcaires s’installe dans un parc naturel régional et sur une zone Natura 2000. Bien qu’elle détruise la biodiversité et menace une réserve d’eau potable, l’entreprise bénéficie de l’aval de l’État.

Mazaugues (Var), reportage

« Tout a été dit et redit à ce sujet », dit Laurent Gueit, le maire du village de Mazaugues (Var), situé à une quarantaine de kilomètres au nord de Toulon. L’élu, joint par téléphone, avait pourtant signé entre les deux tours des élections municipales de 2020 une charte contre l’implantation de cette carrière de roches calcaires au sein du parc naturel régional de la Sainte-Baume et sur une zone classée Natura 2000, et avait milité pour la protection de la réserve d’eau souterraine qui s’y trouve.

C’est en 2012 que les premiers coups de pelleteuse ont été donnés sur les 50 hectares choisis par la société Provence Granulats, du groupe Audemard, pour y extraire des granulats destinés à la production de béton. Le site présente des avantages pour l’entreprise : en plus d’une faible densité de population (Mazaugues compte moins de 900 habitants), la zone abritait des mines de bauxite, exploitées jusque dans les années 1990. Les Gueules rouges, les mineurs varois, y ont creusé de nombreuses galeries qui viennent s’ajouter aux lapiaz, des formations géologiques naturelles générant des crevasses. Sous ses airs bucoliques, la montagne menace : « En 2008, le risque d’effondrement du sol était déjà établi par un rapport officiel », dit Alain Darmuzey, ancien conseiller municipal délégué à l’environnement.

Comme ci cela ne suffisait pas, un site de stockage d’explosifs, classé Seveso 2, de l’entreprise Titanobel, se situe à quelques dizaines de mètres de la zone de la future carrière, qui sera creusée… à coups d’explosifs. Malgré cela, ce sont les enjeux écologiques — la destruction de la biodiversité et la menace sur la réserve d’eau souterraine — qui mobilisent avant tout le Collectif anti-carrière de Mazaugues (CACM), qui a lancé une pétition contre celle-ci.

Début des travaux sur le site de la future carrière de Mazaugues.

Une biodiversité détruite sous les yeux de l’OFB

Malgré l’exploitation humaine des sous-sols, beaucoup d’animaux et de plantes sauvages ont élu domicile au sein du parc naturel régional de la Sainte-Baume. En 2018 puis 2019, le bureau d’études écologiques Éco-Med a confirmé la présence d’espèces protégées sur le site d’exploitation. « Il y a ici des espèces vivantes rares et protégées, dit Olivier, un naturaliste proche du collectif. Nous avons notamment comptabilisé treize espèces de chiroptères [Chiroptera, des chauves-souris], des pélodytes ponctués [Pelodytes punctatus, un tout petit amphibien], des lézards ocellés, des papillons, des plantes et de nombreux oiseaux. »

Les travaux ayant débuté, le terrain de la future carrière a été en partie défriché et terrassé, entraînant donc une destruction d’espèces protégées et de leurs habitats. Ce qui ne semble pas déranger Provence Granulats ni la préfecture, qui a donné son autorisation d’exploitation… ni l’Office français de la biodiversité (OFB), établissement public censé faire respecter la réglementation en la matière.

Dès 2012, une association protectrice de la nature avait pourtant averti l’ONCFS (futur OFB) [1] de la présence d’espèces protégées. Un procès-verbal avait été dressé, constatant une « altération de l’habitat d’espèces protégées », des chiroptères en l’occurrence.

Début des travaux sur le site de la future carrière, à l’intérieur du parc naturel régional de la Sainte-Baume.

Si un avis de la préfecture disait le contraire, un agent de l’ONCFS avait à l’époque constaté les faits et les travaux auraient dû être stoppés net. Malgré cela, l’entreprise n’a pas été inquiétée, comme le confirme à Reporterre une source interne au sein de l’OFB, ainsi qu’un conseiller municipal de Mazaugues, Alain Darmuzey. Pis encore, des sauterelles carnivores très rares, des magiciennes dentelées (Saga pedo, un des plus grands insectes de France), ont été trouvées par des membres du collectif (et leur présence confirmée par le Conservatoire d’espaces naturels de Provence-Alpes-Côte d’Azur), qui a dans la foulée, en octobre 2020, prévenu l’OFB. « C’est une espèce à très fort enjeu de conservation qui doit par sa seule présence, normalement, arrêter n’importe quel chantier non doté de dérogations », assure à Reporterre notre source au sein de l’OFB.

Là encore, la destruction en cours de nombreuses espèces protégées ne semble pas urgente aux yeux de la police de l’environnement sur place : « Il y a une réelle volonté des directions locale et régionale de l’OFB à ne pas agir dans ce cas précis », assène le fonctionnaire au sein de cette administration.

Un sentiment partagé par les membres du collectif local. « Le 9 avril 2021, nous avons signalé à toute la chaîne hiérarchique de l’OFB [2]la présence des espèces protégées et de leur destruction en cours. On leur a donc demandé d’intervenir en urgence », déplore Thierry, membre du CACM

Thierry : « Nous refusons cette carrière, nous ne voulons pas de la destruction de la biodiversité ni perdre la réserve d’eau potable. »

« Dans un premier temps, nous n’avons pas eu de réponse ; puis le 13 avril, nous avons directement contacté la ministre de la Transition écologique. Un rendez-vous nous a alors été proposé à la délégation régionale de l’OFB, mais seulement pour “témoigner”, ce qui était parfaitement inutile, regrette celui qui est aussi professeur de mathématiques. Le chef de service de l’OFB du Var nous a dit qu’il ne pouvait envoyer personne sur place et nous a proposé un rendez-vous trois semaines après l’alerte... Ce délai était déjà invraisemblable au vu de nos signalements, mais depuis, nous sommes toujours sans réponse de sa part. Même si, apparemment, ils sont venus sur le site sans même nous prévenir ni respecter le rendez-vous proposé. » Contacté par Reporterre, le chef de service départemental de l’OFB n’a « pas voulu commenter la procédure judiciaire en cours ».

De son côté, la société Provence Granulats a chargé l’agence de communication Terre d’Événements, qui gère notamment la page Facebook de la carrière, de répondre à nos questions. « Cette contestation est plus marginale qu’importante. Ce n’est qu’une partie infime de la population qui s’oppose à la carrière », dit l’un de ses porte-parole. L’agence, basée à Nice, assume pourtant supprimer certains messages ou commentaires sur cette page, davantage perçue comme un outil pédagogique : « Provence Granulats ne va pas communiquer sur la page des anti-carrières, nous ne souhaitons pas entrer dans des débats. » Et « en recoupant les informations, nous avons identifié les opposants : ce sont des membres du collectif et quelques autres viennent d’associations. Comme ils font beaucoup de bruit, on a l’impression qu’il y a beaucoup de monde, mais en réalité peu de Varois sont opposés à ce projet ».

Un lézard ocellé trouvé sur le site, comme de nombreuses autres espèces protégées.

« De l’eau, pas des cailloux »

Pourtant, un autre enjeu majeur cristallise la contestation : l’eau, une denrée si précieuse en région Paca, qui fait face à des sécheresses répétées. En effet, près de 8 millions de mètres cubes d’eau se trouvent sous la future carrière. « Les conséquences de cette carrière sont potentiellement des plus dramatiques, dit Alain Darmuzey. Cette eau alimente une source qui est bue par le village voisin de Tourves, mais, surtout, elle se destine indirectement au bassin de population de Toulon. » Si le risque de pollution dû aux déchets miniers de la future exploitation plane donc sur ces rivières souterraines, certains habitants ressentent un profond sentiment d’injustice. Que l’eau soit si souvent restreinte dans la région du fait des sécheresses et qu’une entreprise privée menace ce bien commun en révolte certains.

De plus, comment une carrière prévoyant d’extraire 400 000 tonnes de roche par an à coups d’explosifs peut-elle s’implanter sur une zone Natura 2000 ? Du fait que les demandes d’autorisation d’exploitation du site ont été déposées avant que la zone ne soit classée. « En 2012, une autorisation d’exploiter a été établie, explique Héloïse Aubret, l’avocate du Collectif anti-carrière de Mazaugues. Entre-temps, la zone a été classée Natura 2000, ce qui signifie qu’elle abrite une biodiversité importante. La préfecture aurait dû demander à Provence Granulats une étude d’incidence de la carrière sur le site protégé, mais également une dérogation pour avoir le droit de détruire cette biodiversité. Or, rien n’a été demandé à l’entreprise. Les travaux actuellement menés sont donc illégaux et il y a une urgence à les suspendre ! »

Denis : « Il faut défendre cette terre, qu’elle soit cultivable ou non. »

« Nous n’arrivons pas à comprendre comment un projet si ancien peut toujours être d’actualité, s’étonne Denis, membre du CACMAvec la réglementation environnementale actuelle, qui a bien changé depuis le début du projet, il serait aujourd’hui largement refusé. »

Samedi 22 mai, à l’occasion de la journée mondiale de la biodiversité, ils étaient encore plus d’une centaine sur place à répondre à l’appel du collectif. Le lundi 24 mai, un référé — retoqué — a également été déposé au tribunal administratif de Toulon, et pour financer ces frais judiciaires, les citoyens contestataires ont mis en place une cagnotte, espérant récolter environ 10 000 euros. Dernière étape de la lutte : le 2 juin, une vidéo annonçait que la « première Zad souterraine » était en place depuis cinq jours dans les galeries sous terre, avec une dizaine de personnes se disant déterminées à les occuper tant que le projet de carrière n’est pas abandonné. « Pour beaucoup, notre combat est déjà perdu, mais je suis optimiste quant au résultat des démarches que nous avons lancées pour arrêter la carrière, dit Thierry. La loi et le droit sont de notre côté. »

Notre reportage en images :

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