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Dans la Creuse, une rivière renaît après des années de pollution

23 avril 2019 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)



Jusqu’aux années 1960, la Brézentine est un paradis des pêcheurs et des baigneurs. Puis s’installe une usine d’équarrissage et la rivière agonise. Le journaliste Olivier Nouaillas raconte, dans un livre, comment l’engagement collectif a sauvé la rivière de son enfance.

Ce livre n’aurait jamais dû être publié. Non pas qu’il manque d’intérêt. Il est au contraire passionnant. Mais son sujet est tellement mince, minuscule, que l’on imagine que convaincre un éditeur de publier le manuscrit n’a pas dû être aisé. Peut-être la qualité de l’auteur, journaliste à l’hebdomadaire La Vie [1], a-t-elle facilité les négociations.

Dans le livre alerte et empreint d’humanité il est question d’un cours d’eau. Pas d’un de ces fleuves interminables et hautains dont on parle dans les livres de géographie, mais d’une rivière anonyme parmi les 125.000 cours d’eau recensés en France, la Brézentine. Qui connait la Brézentine ? Ses eaux courent dans un coin perdu de la Creuse pour se jeter dans la Sédelle laquelle rejoint ensuite la Creuse avant de se jeter dans la Vienne puis dans la Loire et au final dans l’océan Atlantique, du côté de Saint-Nazaire.

Olivier Nouaillas nous amène en ballade le long de la Brézentine. Pourquoi elle ? Parce qu’il la fréquente depuis que tout gamin en culottes courtes son grand-père l’amenait taquiner le goujon. Depuis, il y retourne régulièrement en vacances avec femme et enfants. La rivière et lui sont devenus des amis inséparables. Au fil de ses pérégrinations il a fini par en dénicher la source – ou plutôt les sources – en bordure d’un bois et à identifier le lieu où elle se jette – ô combien paisiblement – dans la Sédelle. Entre les deux extrémités, que de choses à raconter !

Une balade teintée de nostalgie et tissée de rencontres humaines

Longer la Brézentine, cheminer à ses côtés, ce n’est pas descendre l’Amazone ou le Nil. Bordé de champs, de bois et de taillis, avec une poignée de villages à proximité, le cours de la rivière ne dépasse pas 24 kilomètres. Il est à taille humaine. Mais quelle aventure ! Une aventure au final apaisante pour le lecteur, teintée de nostalgie et tissée de rencontres humaines propices à la remontée de souvenirs d’enfance pour l’auteur. Il est question d’observations sur les plantes qui y poussent, les oiseaux et les poissons qui y vivent – plus ou moins bien. On y croise des agriculteurs vigilants. Et des néo-ruraux tombés amoureux de ce coin perdu de la France.

Nouaillas a beaucoup à nous faire partager. Vagabonder le long de la Brézentine est pour lui l’occasion de parler de tout et de rien, des ragondins qui, importés d’Amérique du nord il y a plus d’un siècle, se sont trop bien acclimatés dans la Creuse (mais pas que là), d’un oiseau aux teintes multicolores, le guêpier d’Europe, apparu à la faveur du changement climatique, des efforts d’une poignée d’agriculteurs pour se libérer du modèle agro-industriel…

Une histoire domine cette promenade : celle du combat menée entre les années 70 et 90 par les riverains pour contraindre une entreprise d’équarrissage à ne plus déverser ses eaux usées dans la fragile Brézentine transformée en un cimetière à poissons crevés et en une zone pestilentielle. Plus de vingt ans de bagarres et de mobilisation, de réunions publiques houleuses, de campagnes de presse, de pétitions et de rencontres à la préfecture… L’auteur, que sa qualité de journaliste parisien en charge de l’environnement dans son hebdomadaire désignait pour être le porte-parole de la contestation, n’en est pas sorti indemne. Des menaces hargneuses proférées à son encontre il y a plus de vingt ans, le journaliste, non violent et imprégné de christianisme social, a conservé une blessure.

Goujons, vairons, perches, ablettes, gardons barbotent dans les eaux du ruisseau

Il n’empêche : l’usine a fini par se mettre en conformité avec les règlements et les rejets ont cessé. Du coup, la qualité des eaux de la Brézentine s’améliore, favorisée il est vrai par la signature d’un « contrat de rivière » conclu entre l’État, les collectivités territoriales et les acteurs locaux. Goujons, spirlins, vairons, chevesnes, perches, ablettes, gardons barbotent dans les eaux du ruisseau. Les moules ont refait leur apparition. Même les truites fario que l’on croyait disparues sont au rendez-vous. « Les espèces de poissons reviennent. Il y en a treize aujourd’hui contre neuf il y a vingt ans », résume Olivier Nouaillas.

Tout n’est pas gagné. La vaillante Brézentine doit composer avec les systèmes d’assainissement des eaux usées qui laissent à désirer, les traitements phytosanitaires mortifères, les épandages agricoles sauvages. Le mauvais entretien des étangs où prolifèrent les espèces invasives (la jussie, l’écrevisse américaine) vient s’y ajouter. La reconquête est loin d’être terminée. Pourtant, le livre refermé, l’envie prend le lecteur d’aller découvrir ce paradis où coule la douce Brézentine.


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[1Pour lire son blog, c’est ici.


Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Photos :
. chapô : © Olivier Nouaillas

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