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Culture et idées

Culture : la sélection estivale de Reporterre

Suivre l’actualité écologiste, c’est aussi s’intéresser à la culture. Reporterre poursuit son rendez-vous mensuel : une présentation de livres, musiques, émissions ou expositions, susceptibles de vous intéresser cet été.

LIVRES

Carnets d’estives : des Alpes au Chiapas

Un beau livre dense, engagé, publié par WildProject, créative maison d’édition marseillaise dédiée à l’écologie. De la montagne du Pelvas, dans les Préalpes du Queyras, où, dans sa jeunesse, l’étudiant en philosophie Pierre Madelin a appris le métier d’aide-berger, à San Cristóbal de Las Casas, capitale de ce Mexique insurrectionnel qui « semble être devenue ces dernières années un refuge pour inadaptés et anachroniques du monde entier », en passant par les déserts et parcs nationaux du Colorado, une région « à la beauté surréelle » abîmée par une horrible « esthétique d’aire d’autoroute », ces voyages méditatifs sont aussi le récit d’un cheminement politique.

Animé par le goût des grands espaces sauvages, « sans barbelés », ce récit coloré partage avec la contre-culture américaine des années 1950-1970 le dégoût d’une modernité réduite à un « cauchemar climatisé », selon l’expression d’Henry Miller. Pour autant, son souci d’une écologie sociale garante de la survie du pastoralisme en fait un livre bien ancré dans les débats d’aujourd’hui, sans « idéalisme primitiviste ». Emporté par son écriture charnelle et précise, on s’enivre de l’esprit des paysages traversés, d’une variété de formes et de lumières si éloquente que « chemin physique et voie intérieure finissent par se confondre. […] C’est un besoin qui semble lier indissociablement mystique et érotique, un désir de sentir, de toucher, de voir, d’entendre, de jouir et de souffrir », arc-bouté contre « la débâcle d’un monde où prolifèrent les non-lieux ». Un cri de rage et d’amour qui fait beaucoup de bien.

Carnets d’estives : des Alpes au Chiapas, de Pierre Madelin, aux éditions WildProject, juin 2021, 144 p., 9 euros.

Génie du confinement

Qu’avons-nous vécu durant le premier confinement décrété par le gouvernement, de mars à mai 2020 ? L’effroi, avec pour dernier rapport au monde la « fenêtre numérique » ? Pas uniquement, répond l’historien et écrivain François Cusset dans Génie du confinement. À travers ce livre étonnant, composé de neuf textes de formes différentes (drame, récit naturaliste, nouvelle rétrofuturiste, etc.), il sonde ces « deux visages d’une même asphyxie, crise sanitaire et catastrophe climatique ». Et, contre toute attente, nous rappelle ces petites insurrections quotidiennes par lesquelles nous avons déjà commencé à résister : vidéos se riant du télétravail avec slip sur la tête en guise de masque, tribunes du monde d’après, création de réseaux alimentaires, de potagers à la fenêtre, etc. On pourra notamment lire un poème épique, hommage à ce corps redevenu vivace :

« Quand du cocon, des réseaux on se lasse […]

Et qu’il est plus malin d’aller au square mutique
Que de s’agglutiner au Lidl pléthorique

Et de faire comme l’oiseau un petit tour au vent
Qu’attendre que nous livrent Amazon ou Auchan. »

Un livre salutaire, qui parvient à faire de l’écologie politique un objet de fiction... drôle. Ce n’est pas si fréquent de se marrer avec les « pipelettes de l’Apocalypse », sobriquet que l’auteur attribue aux statisticiens et autres effondristes.

Génie du confinement, de François Cusset, aux éditions Les liens qui libèrent, mars 2021, 304 p., 18 euros.

Poésie

Merveilleux spécimen de l’école dite du Montana, le nouvelliste et poète américain Raymond Carver (1938-1988) a fait de la nature, non plus un décor, mais un personnage littéraire essentiel. Elle est au cœur des jours, comme lorsque « nous rions d’un rien, [que] je te caresse les seins [et que] même les écureuils-tamias sont abasourdis », ou soutient le cours de nos vies. Ainsi dans le poème « Où l’eau s’unit avec l’eau » :

« [...] J’ai 45 ans aujourd’hui.

Qui me croirait si je disais que
j’en ai eu 35 autrefois ?

Mon cœur vide et tari à 35 ans !
Il a fallu cinq années pour qu’il se remette à couler.

Je prendrai tout le temps qu’il me plaira cet après-midi
avant de quitter ma place au bord de ce fleuve.

Je suis content d’aimer les fleuves.
De les aimer tout du long en remontant jusqu’à leur source.
D’aimer tout ce qui m’accroît. »

De l’écologie profonde appliquée, avec le frisson du vivant. Un vrai bonheur.

Poésie, de Raymond Carver, aux éditions Points-Gallimard, 2016, 512 p., 9,90 euros.

Le Roman noir de l’histoire

Pour Didier Daeninckx, écrivain engagé, l’histoire n’a rien d’une vieille armoire remplie de dates improbables, de décorum ubuesque et de « grandzommes ». En tout cas, les soixante-seize nouvelles qui composent Le Roman noir de l’histoire, et couvrent les années 1855 à 2030, ne sentent pas la poussière. Elles nous plongent au contraire dans une histoire vive, qui montre des femmes et des hommes se bagarrant en mer, dans les rues, les fabriques, les prisons, les camps, contre la domination de classe (parfois pour l’instauration d’une République sociale — comme lors de la Commune), contre la violence coloniale et néocoloniale (du massacre de Charonne aux camps de Calais), contre le patriarcat (plusieurs portraits poignants de femmes), contre la corruption des élites (y compris de la gauche), ou tout simplement contre l’insensibilité courante (dans les Ehpad, par exemple).

Une lecture d’autant plus stimulante que ce « roman noir » n’a rien de triste. Car, dans sa langue précise et savoureusement réaliste, c’est la prodigieuse puissance de résistance et de créativité populaires que fait aussi revivre Daeninckx. Par la voix de Ginette, par exemple, nous racontant, comme si on y était, avec l’odeur du veau Marengo qui plane, la culture ouvrière des années 1930, entre sport, éducation populaire et solidarités politiques. « Partout où on allait courir, jouer au ballon, on respirait comme un parfum de fraternité », dit-elle. Il est vrai que c’était une époque « où le pastis s’appelait un Prolétaire » et où l’on croyait encore à la Révolution sociale. C’était avant, bien avant l’arrivée de la télé et d’Amazon. Mais l’on rêve, en lisant ce passionnant Roman noir de l’histoire, à pareil projet littéraire relatant les luttes écologiques depuis le XIXe siècle, avec leur « parfum de fraternité ». Qui sait alors si on ne se précipiterait pas pour libérer l’histoire de sa vieille armoire ?

Le Roman noir de l’histoire, de Didier Daeninckx, aux éditions Verdier, 2019, 832 p., 28 euros.



BD

Déchets Land

Un travail d’enquête poussé, synthétisé en bande dessinée de façon extrêmement drôle et pédagogique : la dessinatrice Anne Belot nous emmène à travers cette bande dessinée documentaire édifiante découvrir « la face cachée de nos déchets ». On se doute bien que l’envers du décor est nauséabond, mais on va pourtant d’étonnement en indignation, en apprenant à quel point les décharges sont nombreuses et polluantes, que l’incinération n’élimine pas du tout le problème, que les déchets sont encore moins recyclés qu’on ne l’imaginait et le recyclage encore plus inefficace qu’on ne le craignait. Heureusement qu’une grande partie de l’ouvrage est consacré aux alternatives !

Déchets Land, d’Anne Belot, aux éditions Thierry Souccar, mars 2021, 232 p., 25,50 euros.

Le Roi des vagabonds

C’est l’histoire vraie — et incroyable — d’un révolutionnaire voyageur, devenu « Roi des vagabonds ». En 1927, dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, Gregor Gog créa la Confrérie internationale des vagabonds, destinée à fédérer les 500 000 sans-abris qui erraient dans les rues et sur les routes — quelques-uns par choix et « refus de la société bourgeoise », beaucoup poussés par la pauvreté. Rédacteur en chef du premier journal de rue publié en Europe, Gregor Gog défendait la « grève générale à vie » afin de « faire chuter la société capitaliste, la société de l’enfermement et de l’embrigadement chrétien ». Avec un texte puissant et des dessins en noir et blanc, Patrick Spät et Bea Davies mettent en lumière un personnage haut en couleur, mais aussi un moment de l’histoire politique et sociale allemande largement méconnu.

Le Roi des vagabonds, de Patrick Spät et Bea Davies, aux éditions Dargaud, juin 2021, 141 p., 19 euros.



REVUES

Les prophètes de l’écologie : de Rousseau à André Gorz

L’écologie ne date pas d’hier et le numéro estival du journal Alternatives Économiques nous le rappelle bien à propos. Dans son dossier baptisé « Les prophètes de l’écologie : de Rousseau à André Gorz », il présente ces économistes, philosophes ou scientifiques qui ont pris conscience des dégâts que les humains infligeaient à l’environnement bien avant tout le monde. Des hommes et des femmes qui ont longtemps prêché dans le désert avant d’être redécouverts par les militants du XXIe siècle. En témoigne notamment l’engouement pour l’écoféminisme Françoise d’Eaubonne, dont une nouvelle biographie vient d’être publiée, ou encore d’André Gorz, dont la pensée connaît une seconde jeunesse. À lire également un bel entretien avec la philosophe spécialisée dans l’éthique de l’environnement Catherine Larrère.

Les prophètes de l’écologie : de Rousseau à André Gorz, Alternatives Économiques, 2021, n° 414, 116 p., 5,90 euros.

Êtes-vous écoféministe ?

Au sommaire du dernier numéro du magazine Socialter, un dossier passionnant sur l’écoféminisme. L’occasion de refaire le point sur ce courant intellectuel, politique et militant foisonnant qui tisse des liens entre la crise écologique et la domination patriarcale et qui est bien souvent dénigré, parce que mal compris. À lire également une enquête sur les legal teams qui s’organisent face à la répression juridique des militants, ainsi qu’un entretien avec le chercheur Andreas Malm. Sans oublier une carte des luttes sur l’eau, publiée en partenariat avec Reporterre.

Êtes-vous écoféministe ?, Socialter, 2021, n° 47, 6,90 euros.



À VOIR

La Carmagnole

Connaissez-vous La Carmagnole, à Montpellier ? C’est « un lieu revendiqué de combat politique et de solidarité, un point d’appui pour les luttes sociales, écologistes et démocratiques, un lieu de diffusion et de création culturelle, dans tous les domaines », expliquent les créateurs. Beaucoup de débats et d’échanges intéressants (notamment sur l’habitat participatif, l’écologie sociale, la privatisation des biens publics — dernièrement sur la Commune) que l’on peut retrouver sur leur chaîne YouTube.

Pour vous mettre en appétit, goûtez les sonnets à la patate douce du comédien Maurice Durozier.




À ÉCOUTER

Bestioles

En 10 minutes top chrono, Denis Cheissoux (voix familière des adeptes de France Inter) nous emmène à la rencontre de nos amies les bêtes. Grenouille, orang-outan, moule ou encore araignée. Destinée aux petits (et aux plus grands aussi), le podcast « Bestioles » se met à hauteur d’animaux, et nous plonge tour à tour dans la mare, sous l’océan ou sur la cime des arbres. Beaucoup de bruitages, des dialogues écrits par des écrivains et écrivaines... la formule est simple, mais efficace ! On s’enrichit au passage de connaissances naturalistes pour briller en société — comment les toiles d’araignée inspirent les créateurs de smartphones ? ; qu’est-ce que la lanterne d’Aristote que possèdent tous les oursins ? ...

Bestioles, un podcast de France Inter et du Muséum national d’histoire naturelle.

GiedRé

La chanteuse satiriste GiedRé vient tout juste de sortir un nouveau CD, Chansons romantiques au piano. Un titre sarcastique bien sûr, pour un album qui propose de nouvelles « chansons rigolotes sur des sujets pas rigolos », dont certaines avec une belle sensibilité écologiste : « Sac plastique », « À poil », « Des emplettes », etc. S’il est un peu moins surprenant que les précédents — comment oublier le « Petit ver de terre », la « Coronachanson », ou le « Roi des animaux » — il offre quand même une belle occasion de se souvenir que « l’humour, c’est bien plus sérieux qu’il y paraît » (Prévert).


Chansons romantiques au piano, de GiedRé, juin 2021, 15,99 euros.

Oscar les vacances

Les vacances, c’est le bon moment pour découvrir Oscar les vacances (pseudo du jeune Oscar Aubry), musicien, réalisateur, dessinateur, esprit poétique et loufoque qui rafraîchit subtilement les problématiques de l’écologie et de genre. Voici « Je voudrais », qui rappelle un peu « La Complainte du progrès », de Boris Vian en 1956 (reprise par Bernard Lavilliers en 1982), « Sexy dans mon K-way », « Les Machines à laver » ou encore « Un animal, des animaux ».




EXPOSITION

« Le vent se lève », au Mac Val (Val-de-Marne)

Le musée d’Art contemporain du Val-de-Marne (Mac Val), à Vitry-sur-Seine, propose actuellement une exposition dédiée à la nature et aux relations que l’humanité a entretenues et continue d’entretenir avec elle — des relations « complexes, ambivalentes, cruelles parfois ou porteuses d’espoir », peut-on lire dans la présentation de l’exposition.

Un ensemble d’œuvres variées, peintures, photographies, images numériques, films, installations, aborde cette question vertigineuse à travers divers fils, comme la géologie (qui parle du temps immémorial avant l’humain), l’archéologie, la marche, l’émerveillement, l’exploitation excessive, la « force du nous »... Si l’on n’est pas enclin à apprécier le formalisme de beaucoup de ces œuvres, on pourra regarder et écouter les multiples témoignages audios et vidéos proposés sur le site, instructifs et éclairants. Ils montrent combien le lien à la nature, et à l’image qui la figure, cherche à se réinventer, au-delà des rapports de chosification établis par la modernité technique et économique.

« Le vent se lève », au Mac Val (Val-de-Marne), jusqu’au 17 octobre 2021.

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