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Crise climatique, responsables obtus : l’information libre est plus nécessaire que jamais

2 décembre 2019 / Hervé Kempf (Reporterre)



Les dégâts écologiques s’approfondissent de jour en jour. Mais les politiques et les dirigeants économiques continuent comme si de rien n’était. Pour changer la donne, fournir une information sur la situation réelle de la planète, raconter les luttes, décrire les alternatives, est indispensable. C’est la tâche de Reporterre, qui lance aujourd’hui sa campagne de soutien

L’autre jour, j’ai été invité à l’émission de télévision « Allons plus loin », sur Public Sénat, pour discuter du thème « Écologie ou consommation, faut-il choisir ? » (à partir de 1 h 28). Le débat avait lieu à l’occasion du « Black Friday », cette opération commerciale venue des Etats-Unis et poussant à la consommation par des promesses de réductions généralisées de tarifs. Il y avait là un certain Olivier Cadic, sénateur de son état. Alors qu’avec Flore Berlinger, de Zero Waste France, je présentais les arguments écologistes critiques de cette orgie consommatoire, le sénateur nous a offert une panoplie d’arguments très significatifs. « Les gens sont libres d’acheter ou pas », « Si vous critiquez le Black Friday, vous allez aussi critiquer Noël », « Si les réfugiés en Afrique vous entendaient, ils seraient abasourdis ».

M. Cadic : « Si vous critiquez le Black Friday, vous allez aussi critiquer Noël. » Critiquer la surconsommation à Noël ? Oui, M. Cadic, on va le faire !

On pourrait les reprendre un par un, par des faits qui seront familiers aux lectrices et lecteurs de Reporterre :

• Les gens ne sont pas libres d’acheter, leurs choix de consommation étant fortement déterminés par la publicité. En France, chaque personne est soumise à plus de mille messages publicitaires par jour. Il faut être très naïf – ou malhonnête – pour croire que les 11,5 milliards d’euros de dépenses publicitaires en France en 2018 n’ont pas d’effet sur nos désirs d’achat.

• Oui, bien sûr, il faudra critiquer la frénésie de consommation qui va déferler durant la période de Noël, parce qu’il faut s’opposer par principe à la surconsommation. Noël est un moment qui a toujours été célébré dans une relation cosmique, avant même la religion chrétienne, comme un lien avec la nature, et qui est dévoyé par une foire commerciale d’un autre temps.

• Quant aux réfugiés et aux Africains, quelle absurdité de croire qu’ils seraient abasourdis par des critiques de la surconsommation ! Alors même que celle-ci témoigne de l’inégalité entre nos pays et ceux d’Afrique, où le niveau de vie moyen est plus de quatre fois inférieur à celui des Européens (Rapport sur les inégalités mondiales 2018, p. 109).

Pourquoi vous raconté-je cette scène de la vie moderne ? Parce qu’elle est très représentative, me semble-t-il, du fait qu’un grand nombre de nos concitoyens continuent à ignorer les données de la situation écologique, ou du moins à agir comme si cette situation ne devait avoir aucune conséquence concrète. M. Cadic n’est sans doute pas un méchant homme, il est simplement convaincu que tout ce qu’il entend sur le climat ou la biodiversité ne doit rien changer à la consommation, à l’économie, à l’ordre social. Et quand on lui dit que, pour rester en dessous d’1,5 °C de réchauffement, les émissions de gaz à effet de serre devraient baisser de 7 % par an, il ne répond simplement pas.

Nous faisons face à un refus d’entendre, à un refus de voir, à une détermination sans faille à ne rien changer à ce monde absurde où la possibilité d’acheter toujours plus en réponse à la propagande publicitaire est considérée comme l’expression de la liberté.

Pour guérir cette surdité, il est indispensable d’informer, encore et encore, sans se lasser, sur la crise écologique qui ne cesse de s’aggraver. On pourrait croire que les médias comprennent enfin ce qui se passe, et qu’ils parlent de plus en plus d’écologie. Quelle illusion ! Pendant trois semaines, en octobre et novembre, l’espace médiatique français a été saturé d’un débat oiseux sur le voile portée par des femmes. Ce qui permettait de ne pas parler, ou peu, des révoltes aux quatre coins du monde (par exemple au Chili), de la réforme inique de l’assurance-chômage, des catastrophes environnementales en cours ou de l’ampleur démesurée de l’empreinte écologique de la France.

Et même pour les journaux de l’oligarchie qui tentent de jeter la lumière sur les questions écologiques, la publicité est là pour contredire l’information transmise. Tel cet article relatant les mobilisations contre le Black Friday – et encadré de toutes parts de publicités vantant l’opération commerciale.

Quand on dépend de la publicité, la publicité pressure l’information.

On peut en rire, bien sûr, et on a bien ri à Reporterre. Mais cela nous rappelle aussi que la grande majorité des médias dépendent de la publicité, appartiennent à des milliardaires ou à des intérêts financiers, et que nombre d’entre eux reçoivent des millions de la part de l’État. Il est frappant que les quatre médias les plus aidés (Aujourd’hui-Le Parisien pour 8,3 millions d’euros, Libération pour 5,9 millions, Le Figaro pour 5,7 et Le Monde pour 5,1 – chiffres 2017) appartiennent tous quatre à des milliardaires (respectivement MM. Arnault, Drahi, Groupe Dassault, Niel et Kretinsky).

Tout cela pour vous dire que plus que jamais, des médias indépendants sont indispensables. Reporterre, vous le savez, est indépendant : de la publicité et des actionnaires. Et parce que nous pensons que l’information est un bien commun, et qu’il est vital que l’information sur l’écologie soit librement diffusée, nos articles, enquêtes et reportages sont en accès libre, c’est-à-dire gratuits. Comment est-ce possible ? Par ce miracle renouvelé jour après jour dont vous, lectrices et lecteurs de Reporterre, êtes les magiciens : vous soutenez notre travail par vos dons, qui représentent plus de 80 % de nos recettes en 2019 – un cas unique dans la presse française !

À nouveau, pour la fin d’année et Noël, nous lançons notre campagne de soutien. Afin de poursuivre la bagarre pour une bonne information, avec, outre le récit de ce qui se passe d’essentiel sur les fronts écologiques – nous avons accompagné les activistes du Block Friday comme nous suivrons les diplomates de la COP25 sur le climat –, le récit des alternatives qui nous font chaud au cœur et des grandes enquêtes comme celles que nous préparons sur les dangers pour la santé du gaz lacrymogène ou sur l’artificialisation des sols.

Et puis, nous croyons fermement que, malgré la gravité effrayante de l’érosion de la biodiversité et de la crise climatique, on peut inverser le cours des choses. Nous allons continuer à raconter les efforts de toutes celles et ceux qui luttent, aux quatre coins de la France comme à travers le monde, et qui remportent plus de victoires qu’on ne le croit. Tout récemment, encore, un quartier maraîcher de Dijon a été sauvé du béton, tandis que l’absurde projet EuropaCity – tiens, encore un « temple de la consommation » - a été abandonné grâce aux efforts tenaces et magnifiques de centaines de citoyens.

Alors, merci de continuer à soutenir le quotidien de l’écologie. Et encourager nos projets pour mieux vous informer et vous être utile : des enquêtes encore plus fortes, des vidéos qui ont du sens, des podcasts qui font réfléchir – Reporterre a lancé avec Ground Control sa série mensuelle Les Reporterriens https://reporterre.net/Les-Reporterriens], des articles sur la vie quotidienne. Et puis, parce que l’équipe va s’agrandir et que nous sommes très serrés dans nos 32 m2… s’étendre un peu.

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Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Dessin : © Red !/Reporterre