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Numérique

Contre l’obsolescence des ordinateurs, des ateliers de « bidouille numérique »

Une nouvelle version de Windows — la onzième — arrive le 5 octobre. Elle provoquera la mise au rebut d’une pléthore d’ordinateurs devenus inadaptés. Cette gabegie de matériel informatique n’est pas une fatalité. Des associations organisent des soirées ouvertes à tous pour apprendre à installer des logiciels libres, alternatives plus sobres à Microsoft et MacOS.

Lyon (Rhône)

« J’ai un problème avec Linux. » La quarantaine, mine déconfite, Nathalie s’est déplacée ce jeudi soir à la maison pour tous Salle des Rançy du 3e arrondissement de Lyon dans l’espoir de dépanner son ordinateur portable. « Il ne marche plus depuis trois semaines, je préfère venir ici avant d’envisager d’en acheter un nouveau », dit-elle. « On va faire un check-up », lui répond Gérard avec bonhomie. Il est membre de l’association lyonnaise pour le développement de l’informatique libre (Aldil) qui encadre cet atelier « jeudi bidouille numérique ».

L’Aldil organise régulièrement des formations pour accompagner les utilisateurs de logiciels libres dans la résolution de leurs problèmes informatiques, ou leur enseigner de nouvelles compétences numériques. L’accès est gratuit, l’aide garantie. « C’est plus humain et moins infantilisant qu’une hotline. On veut rendre les utilisateurs maîtres de leur équipement », explique Florent, l’un de ses membres. Dans son dos, Gérard guide Nathalie, lui dicte les lignes de commande — des mots-clés pour donner des ordres simples — à saisir dans un terminal. Objectif : s’approprier le langage et les réflexes en cas de nouvelle panne. Au cours d’« install party » — des « fêtes d’installation » —, l’Aldil et ses associations sœurs à travers la France proposent aussi aux novices d’installer des systèmes d’exploitation libres. Ces derniers sont un pied de nez à l’obsolescence organisée par les Gafam (acronyme pour Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft).

Le changement régulier des systèmes d’exploitation oblige à la surconsommation

Aucune logique marchande, autonomie des utilisateurs… les logiciels libres — qui ne sont pas verrouillés comme le sont les logiciels « propriétaires » — cumulent les bons points, et sont, en plus, une alternative écolo. Car l’arrivée des nouvelles versions des logiciels charrie son lot de déchets électroniques. C’est le cas pour Windows 11, dont la sortie est programmée pour le 5 octobre. Jusqu’à présent, chaque nouvelle version du logiciel de Microsoft s’est en effet accompagnée d’un besoin croissant de mémoire vive, d’espace disque et de puissance de processeur. Une boulimie technique qui, cette fois, mettra sur la touche les ordinateurs de plus de cinq ans. Or, la mise au rebut des PC d’anciennes générations génère déjà une explosion de déchets [1].

Des associations proposent aux novices en informatique d’installer des systèmes d’exploitation libres — ici Mageia. © Moran Kerinec/Reporterre

Même si le support technique de Windows 10 sera maintenu jusqu’en 2025, la montée en gamme régulière des systèmes d’exploitation pousse inlassablement à la consommation, au détriment de l’environnement. « Plus on miniaturise et complexifie les composants [électroniques], plus on alourdit leur poids écologique. La production de composants complexes exige beaucoup d’énergie, des traitements chimiques et des métaux rares », observe l’Agence de la transition écologique (Ademe). Mais le destin des vieilles machines n’est pas forcément de finir prématurément à la poubelle ou au recyclage. Des solutions gratuites pour une consommation numérique plus sobre existent et permettent de prolonger leur durée de fonctionnement.

Les associations qui les promeuvent misent sur les différentes distributions du système d’exploitation GNU/Linux. Distributions ? « Un ensemble cohérent de logiciels, maintenu et amélioré par une communauté d’usagers », traduit Gérard. Moins gourmandes en ressources, plus stables, et conçues pour prolonger la durée de vie des composants, ces distributions offrent une alternative crédible à Microsoft et Apple, sans perdre en confort d’usage.

« Passer de 2 à 4 ans d’usage pour une tablette ou un ordinateur améliore de 50 % son bilan environnemental »

À la maison pour tous Salle des Rancy, Anthony sort de sa pochette un ordinateur portable au design daté. « Il a une prise VGA, il doit avoir une dizaine d’années », observe-t-il avant de l’allumer. La machine bourdonne, puis s’exécute. Elle a été récupérée auprès de l’Alis, une association partenaire de l’Aldil investie dans la récupération, le reconditionnement et la redistribution des ordinateurs usés à des personnes à faibles ressources. L’écran s’éclaire et dévoile la distribution installée : Mageia. Une distribution en 32 bits capable de faire fonctionner des ordinateurs vieux de quinze ans.

« Linux tourne avec tous les processeurs du marché. À moins d’avoir le besoin spécifique d’une carte graphique puissante pour du montage vidéo, du traitement photo ou des jeux vidéo, il n’y a aucun problème à utiliser au quotidien une machine vieille de dix ans », souligne Thierry Dumont, mathématicien et fondateur de l’Aldil. Car pour amortir l’empreinte carbone du matériel informatique, il est nécessaire d’augmenter la durée de son cycle de vie. Comme le souligne l’Ademe : « Faire durer nos équipements numériques constitue le geste le plus efficace pour diminuer leurs impacts : passer de 2 à 4 ans d’usage pour une tablette ou un ordinateur améliore de 50 % son bilan environnemental. »

Les distributions légères et économes en ressources matérielles sont légion : Lubuntu, Puppy Linux, Bohdi Linux… Même Emmaüs dispose de son propre logiciel : Emmabuntüs. La communauté solidaire récupère et reconditionne des machines usagées par lots entiers, pour y installer sa distribution et les revendre à prix réduit. À croire que Linux serait uniquement destiné aux machines usées ? Anthony balaie ce raccourci : « C’est un cliché. Linux s’en fiche que votre machine soit vieille ou non, il va bien tourner sur une vieille machine, et très bien sur une neuve. »

Se libérer des systèmes « propriétaire » pour des « communs »

Linux pâtit encore de son image de système d’exploitation destiné aux informaticiens. Ses dernières distributions peuvent pourtant être prises en main par le commun des usagers. Chacune fédère une communauté qui y perçoit un bien commun partagé, maintenu et constamment amélioré pour le bénéfice de tous. Loin des logiques « propriétaires » de ses rivaux Gafam, quatre libertés soudent la communauté du logiciel libre : libertés d’utilisation, d’en étudier les rouages, de les modifier, et de les redistribuer.

Grâce à Mageia, Anthony a réussi à réveiller un ordinateur portable vieux d’une dizaine d’années. © Moran Kerinec/Reporterre

C’est l’un des aspects qui a poussé Alexandre à tomber dans la marmite du « libre ». Charmé par « l’aspect communautaire, décentralisé des distributions », et lassé par « les systèmes fermés qui favorisent les publicités ciblées dont on est submergé », le jeune homme a fait sa migration au cours de l’été. Sur Linux depuis dix ans, Florent argumente : « Si un logiciel ne plaît pas, on peut modifier le code source, créer un fork [une nouvelle branche de logiciel] pour l’adapter à ses besoins, explique-t-il. Le libre permet de reprendre le flambeau si quelqu’un abandonne un projet qu’il a fondé. »

Comment tester Linux sans perdre ses données ?

Une collection de clés USB, toutes signées du nom d’une distribution, sont étalées sur la table de l’association : Ubuntu, Fedora, Debian… Ces « USB Live » permettent d’essayer temporairement chaque distribution sans obligation de l’adopter, et sans risque de perdre Windows ou ses données. Les indécis ont également la possibilité de faire fonctionner côte à côte Windows et Linux, pour tester sans pour autant perdre leurs habitudes de travail, ou l’accès aux logiciels « propriétaires » dont ils ne peuvent se passer. Cette configuration nommée « dual-boot » permet à chaque redémarrage de choisir quel système d’exploitation l’usager souhaite utiliser.

Chacune de ces clés USB contient une version différente de Linux. © Moran Kerinec/Reporterre

La migration vers Linux n’est pas toujours un chemin pavé de roses. Difficile d’identifier parmi les distributions disponibles celle qui conviendra le mieux à un débutant. Les professionnels ont parfois des difficultés à remplacer leurs logiciels-métiers propriétaires, qui ne sont pas systématiquement disponibles sur Linux. « Il faut trouver des solutions équivalentes, les tester, les éprouver. Ce n’est pas évident pour tout le monde », concède Florent. Pour aider à franchir ces obstacles numériques, l’Agenda du libre regroupe les événements du monde de l’open source : install parties, conférence et ateliers de formations à travers la France. Autant de rendez-vous pour aider les usagers comme Nathalie. Celle-ci est partie avec un sourire soulagé, son problème avec Linux résolu.

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