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Contre l’effondrement, Extinction Rebellion prône la désobéissance civile

23 mars 2019 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)



Grâce à un discours plus radical que celui d’organisations écologistes classiques, le nouveau collectif Extinction Rebellion France séduit les jeunes en quête d’un engagement fort pour le climat. Formés à la désobéissance civile, ils attendent avec impatience leurs premières actions sur le terrain.

La salle de la maison des initiatives et de la citoyenneté sur l’Île-Saint-Denis (93) est pleine à craquer. Le public n’est pas vraiment métissé, mais quasi paritaire, avec de rares cheveux blancs. Tous sont venus assister à une formation à la désobéissance civile non-violente, organisée par les Désobéissants et Extinction rebellion (XR) le 9 mars dernier. Ce tout jeune collectif écologique prône la rébellion face à l’effondrement du vivant. Il s’est fait connaître en novembre 2018, lorsque sa maison mère, située en Grande-Bretagne, a bloqué cinq ponts londoniens.

Des participants de dos, jouent le rôle de policiers dans une simulation d’action non violente, lors d’une formation à l’Île-Saint-Denis.

Depuis, les filiales se sont multipliées dans toute l’Europe, dont la France, avec un groupe lancé en novembre dernier, où les adhérents ont vite afflué. Près de 1.700 sont inscrits sur leur forum privé, dont environ 500 actifs. Le Monde, La Croix, Sud Ouest, We Demain ou encore Usbek et Rica : la presse leur a tressé des lauriers. Un engouement médiatique qui a pris de court le « groupe média », dont fait partie Hélène. « C’est vrai qu’on a eu du mal à faire face au début », s’exclame la jeune femme, militante féministe, ayant fait ses premières armes dans le mouvement étudiant, avant de battre le pavé lors des marches climat. « Ça ne m’a pas trop emballée. J’ai trouvé que le discours était dépolitisé et déconnecté des critiques du système de domination capitaliste. Et de toute façon, on a jamais rien obtenu en faisant des manifestations. »

« Nous n’avons pas peur de dire que l’humanité se dirige vers une extinction »

Le discours d’XR se veut plus radical que celui porté par les collectifs écologistes habituels. « Nous n’avons pas peur de dire que l’humanité se dirige vers une extinction. C’est beaucoup plus fort que certains slogans qui parlent gentiment de hausse des températures. J’ai le sentiment qu’on ne prend pas les choses à la hauteur des enjeux. La base du militantisme, c’est de dire la vérité. Le vivant est en train de s’effondrer et nous ne pouvons pas mentir aux gens. » Cette absence de consensus se retrouve dans leur logo – un sablier noir sur fond vert – symbole du temps restant avant l’inéluctable. Un esthétisme qui a séduit Olivier, enseignant, qui n’avait jamais milité auparavant, faute de trouver une organisation proposant des choses « à la hauteur » de sa radicalité : « Nous n’arriverons à rien en restant dans le cadre légal qui restreint notre capacité à changer les choses. » Il est venu participer à cette formation pour se renseigner sur les conséquences juridiques d’éventuelles actions. Car aller en prison fait partie des risques que les membres sont prêts à assumer.

Ce discours sans compromis détonne dans l’écosystème écologique français comme le constate Nahel (prénom d’emprunt) militante chez Ende Gelände, qui lutte contre l’exploitation des mines de charbon en Allemagne. « En France, le mouvement climat a un discours souvent positif, pour vendre du rêve. XR tourne le dos à ce narratif, insistant sur l’urgence climatique, renouant avec un sens du drame et de la gravité  », explique-t-elle au téléphone.

La radicalité du discours d’Extinction rebellion se retrouve dans leur logo : un sablier noir sur fond vert, symbole du temps restant avant l’inéluctable.

Manuel Cervera-Marzal, chercheur en sciences politiques, auteur d’une thèse sur la désobéissance civile, dresse un parallèle avec le cortège de tête, passé de quelques individus isolés à plusieurs milliers de personnes lors des manifestations contre la loi travail en 2016.

« Assumer d’aller au conflit a ramené du monde dans les groupes autonomes. Alors qu’on pensait que le mode d’action violent faisait peur. Aujourd’hui, les paroles bienveillantes ne suffisent plus. Il faut heurter pour passer du stade de l’indignation au stade de l’action. »

Une évolution qui pourrait pousser Alternatiba à faire évoluer son discours. « Beaucoup de choses ont changé depuis la création de notre mouvement en 2015. Nous devons nous adapter et réfléchissons à de nouvelles façons de faire passer nos messages », admet Léa Vavasseur, d’ANV Cop 21 et Alternatiba.

Le morcellement des collectifs écologistes permet une multiplication des tactiques d’attaque et pourrait ainsi devenir une force

L’intérêt fulgurant pour Extinction Rebellion est bien entendu porté par l’actualité : le dernier rapport du Giec, les marches climat, et les grèves étudiantes. « Tout ce qui est nouveau attire forcément », indique Rémi Filliau, membre des Désobéissants et formateur du jour. Il organise en ce moment environ trois séances par mois, à un prix conseillé de 30 euros. « Cela fait douze ans que nous faisons ces sessions comme celle là. Il y a un réel regain d’intérêt sur le sujet climatique depuis fin 2018. » Car si Extinction Rebellion a les honneurs de la presse, d’autres groupes commencent à émerger sur la scène politique, comme Deep Green Résistance ou encore le groupe Désobéissance Écolo Paris.

Cette fragmentation, hélas habituelle dans les mouvements de gauche, pourrait-elle affaiblir la cause à défendre ? « C’est l’éternelle question qui demeure difficile à trancher », analyse Manuel Cervera-Marzal. « On peut penser évidemment à la division des partis de gauche aux élections européennes. Mais il existe des contre exemples, comme le mouvement des Gilets jaunes, protéiforme, hétérogène, dont les expériences locales ne sont pas coordonnées mais qui ont tout de même réussi à faire reculer le gouvernement. »

Le morcellement des collectifs écologistes pourrait ainsi devenir une force, démultipliant les coups et les tactiques d’attaque, sans jamais pouvoir être totalement démantelés. « S’il existe une bienveillance entre les différentes entités, avec des pactes de non agression, cela peut créer une dynamique positive », renchérit Manuel Cervera Marzal.

Fort heureusement, tous ces différents mouvements ne se tirent pas dans les pattes. Certains militants d’XR ont même une double casquette chez Attac, dans le mouvement des coquelicots, ou chez ANV. Fred travaille dans l’administration fiscale. Ancien partisan de la France Insoumise, sensible aux problématiques écologiques, il a participé à l’action de désobéissance d’ANV organisée en décembre dernier devant le siège de la Société Générale à Paris. Il assure s’être radicalisé pendant le mouvement des Gilets jaunes, avant que sa compagne prenne peur des violences pendant les manifestations du samedi. Il s’est donc tourné vers l’action non-violente pour arriver « par hasard » chez XR. « Il y avait plein de choses à faire et je suis resté. Le côté horizontal et sans hiérarchie me séduit beaucoup », analyse-t-il. ​​​

É​​viter de reproduire des mécanismes d’un système que l’on combat : voici l’un des chalenges d’XR et aussi l’un de ses principaux attraits pour Sophia. Elle dont c’est le premier engagement militant « apprécie surtout les discussions très démocratiques ». Hélène, du groupe média, renchérit : « Nous sommes un mouvement jeune, qui met beaucoup d’énergie à s’organiser, sans rapport de pouvoir ou de domination, avec des décisions horizontales et beaucoup de bienveillance. » Une qualité que leur reconnaît aussi Nahel d’Ende Gelände. « Ils se revendiquent de l’holacratie, du consensus. C’est très différent de ce qui existe dans d’autres organisations, assez hiérarchisées et centralisées. Un cadre un peu strict qui peut être sécurisant au début mais devient rapidement oppressant. »

Lors d’une rencontre entre militants d’ANV COP21 Gironde, Deep Green Resistance et des Gilets jaunes à Bordeaux.

Au-delà des discours, XR doit avant tout faire ses preuves sur le terrain. « Le mouvement est naissant et il n’a pas encore fait d’action concrète. Nous avons bien entendu des bases de réflexion commune avec eux, mais nous attendons de voir comment ils se structurent », explique Léa Vavasseur d’ANV. Une mobilisation, déclarée en préfecture, est prévue le 24 mars à partir de 14h place de la Bourse à Paris. De nombreuses personnalités et activistes écologistes seront présents comme l’historien Jean-Baptiste Fressoz, la militante altermondialiste Susan George, la femme politique Corinne Morel-Darleux ou encore le chercheur Pablo Servigne. « C’est une journée de prise de parole pour faire connaître officiellement notre mouvement », précise Hélène. Cette « déclaration de rébellion » se veut un préambule à une série d’actions qui devraient progressivement monter en puissance courant avril. Mais la pression est forte sur des jeunes membres d’XR, la plupart sans aucune expérience d’organisation d’action de désobéissance de grande ampleur. « On espère être à la hauteur des attentes », sourit Hélène.


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Lire aussi : En Angleterre, le mouvement Extinction Rebellion lance l’insurrection pour le climat

Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photos :
* Chapo : Publiée sur la page Facebook d’Extinction Rebellion France, et prise à Paris, place de la République
* dans le corps du texte :
Photo 1 : © Laury-Anne Cholez Martin/Reporterre
Photo 2 : T-shirt publié sur la page Facebook d’Extinction Rebellion
Photo 3 : Publiée sur la page Facebook d’Extinction Rebellion France, et prise à Bordeaux par @gemini

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