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Corinne Morel Darleux

Comment vivre dans un monde qui semble irréel

Notre chroniqueuse nous fait part de son sentiment d’irréalité provoqué par l’enchaînement des informations sur les catastrophes climatiques et humanitaires et celles qui nous font vérifier à deux fois que ce n’est pas un contenu parodique. Une dissonance cognitive qui peut toutefois être aussi l’occasion d’éviter d’accepter que cette étrange réalité devienne notre nouvelle normalité.

Au port de Marseille, j’ai vu l’Ocean Viking, qui secourt les rescapés de la Méditerranée, ancré à quelques encâblures de super-yachts de croisière portant des noms de princesse. À la gare de la Part-Dieu, des flèches sont inscrites au sol pour indiquer où marcher et dans quelle direction, superbement ignorées par une foule le nez vissé à ses écrans. Sur les réseaux sociaux, on passe sans transition des statistiques d’espèces éteintes de l’UICN à la vidéo des plus ostentatoires robes arborées au gala du Metropolitan Museum of Art. L’émotion générale face aux méga-feux et aux méga-inondations se laisse facilement éclipser par les gros titres dithyrambiques sur le footballeur Messi. Et les émissions de Mac Lesggy sont toujours diffusées à la télévision.

Avez-vous déjà ressenti ce sentiment de décalage étrange avec ce qui vous entoure, comme si le réel peinait parfois à vous convaincre de sa réalité ? Tous les matins ou presque, parcourir le fil de l’AFP a de quoi mettre à l’épreuve sa capacité à encaisser d’importantes doses de dissonance cognitive, ce « sentiment d’inconfort psychologique causé par deux éléments cognitifs discordants » et de fait, l’empilement des informations me procure souvent le sentiment d’évoluer dans un monde qui a perdu de sa crédibilité. Ce « non, mais sérieusement ? » qui vous échappe en lisant un titre, vérifiant à deux fois que vous n’êtes pas sur un compte parodique. Las, de fait, c’est bien notre réalité. Un mélange absurde, parfois tragi-comique, souvent inquiétant, entre The Truman Show et Idiocracy.

Réinterroger ce qui nous semble appartenir à la normalité

Peut-être est-ce le fait de vivre dans un village retiré, ou l’effet des derniers mois qui ont rompu la spirale du temps et des déplacements, désaccoutumant des milieux urbains et des rythmes trépidants ? Quand je sors de ma tanière, virtuellement ou physiquement, le monde me semble de plus en plus déroutant. J’ai le sentiment d’y poser un regard rincé de ses scories, plus aiguisé d’avoir pris du recul, mais aussi plus surpris. Comme le personnage du candide de certains romans, qui, débarquant sans habitudes ni préjugés, naïf qui n’a pas encore été imprégné ni embrigadé, s’étonne de tout et, par ses interrogations, nous amène à réinterroger ce qui nous semblait appartenir à la normalité — ou plutôt, comme le formule l’écrivain Juan José Saer, « ce que nous appelons normalité, et qui n’est rien d’autre que le délire accepté de notre relation au monde ».

Ces instants que l’on vit en s’observant de l’extérieur, comme le ferait un historien ou un extraterrestre, ces moments suspendus où l’on observe réellement les choses comme si c’était la première fois, sont autant d’espaces qui révèlent la « bancalité » du monde contemporain. Ils opèrent comme une remise à neuf de notre état de référence qui, on le sait, a une fâcheuse tendance à accepter et s’adapter au fil du temps à ce qui lui est imposé. Ce phénomène est connu en matière d’amnésie environnementale, concept selon lequel chaque génération considère comme point de référence initial d’un écosystème celui qu’il a connu depuis sa naissance. Mais on pourrait étendre ce concept à l’amnésie démocratique, à l’amnésie culturelle ou à l’amnésie sociale, qui endorment notre vigilance et notre capacité à qualifier l’anormal, l’immoral ou l’inacceptable.

Dans quel état sortirons-nous de cette réalité plus grotesque qu’une parodie ?

Comment ne pas penser à une grotesque parodie, quand on a grandi en chérissant le collier de griffes de Rahan, d’apprendre que les quatre sièges attribués sur Space X aux « touristes de l’espace » correspondent chacun à une valeur : le leadership (un milliardaire), la prospérité (une créatrice de site de vente en ligne), l’espoir (une jeune rescapée du cancer) et la générosité (un militaire) ? Comment ne pas douter du réel quand un tweet (« Je crée mon compte Twitter »), considéré comme une œuvre électronique, atteint aux enchères 2,5 millions de dollars, reversés sous formes de dons en Afrique sous forme de bitcoins ? Quand l’Union européenne veut considérer l’huile essentielle de lavande comme toxique, alors que le nucléaire, un « investissement écologique et durable », entrerait lui dans la taxonomie verte ? Quand Eric Zemmour squatte les fils d’actualité… Quand on parcourt tout ça au café et qu’on lève le nez sur une vallée de montagne paisible où les oiseaux, les libellules et les limaces s’en donnent à cœur joie, où situer la réalité ?

La vallée de l’étrange (« uncanny valley ») est une théorie qui a été développée en 1970 par un roboticien japonais, selon laquelle « plus un robot androïde est similaire à un être humain, plus ses imperfections nous paraissent monstrueuses ». Formulé autrement, plus l’artificiel ressemble au réel, plus il est dérangeant, mais une fois parvenus au bout de cette vallée, le robot nous semblera tellement humain que nous l’accepterons. Je n’ai jamais été très versée dans les images bibliques, même si elles ont parfois leur charme. Aussi, plus qu’une traversée du désert, parsemée de difficultés et d’un sentiment de déprise sur les décisions, plus qu’un chemin de croix, chargés d’un fardeau qu’il nous faudrait porter jusqu’à la rédemption, c’est cette image d’une vallée de l’étrange qui m’habite en ce moment. À la différence près que j’aimerais qu’au bout du chemin nous ne ressemblions pas trop au robot.

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