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Chronique — Social

Avec la pandémie, prenons nos rêves au sérieux

À l’heure de la pandémie, notre chroniqueuse s’est penchée sur les liens entre folie et rêves. Une frontière ténue : l’imaginaire ne peut être dissocié de la réalité. Alors soyons rêveurs, écrit-elle.

Il est beaucoup question de rêves depuis le début de la pandémie. Ou peut-être cette impression est-elle simplement liée au fait que je me suis moi-même davantage penchée sur le sujet ; des recherches m’ont menée ces derniers mois sur les pistes de la folie et du rêve, et de la frontière parfois ténue entre les deux. Et comme chaque fois qu’un projet d’écriture commence à me happer, il semble aimanter tout ce que je lis, entends, vois. Comme si le monde entier soudain ne faisait que me ramener à mon sujet ; c’est un phénomène assez courant je crois d’égocentrisme littéraire. Il n’en reste pas moins étourdissant. Un tourbillon d’heureuses coïncidences, parfois franchement inouïes, qui s’explique sûrement par des biais cognitifs évidents, mais qu’on a envie de continuer de trouver magique.

Parmi les nombreux travaux menés, je suis ainsi tombée à plusieurs reprises sur ceux de l’historien Hervé Mazurel et du sociologue Bernard Lahire. Chacun à sa manière, ils explorent les liens entre nos rêves et le monde social ou hérité dans lequel nous vivons. Sortir d’une construction purement individuelle ou freudienne de nos rêves est une manière de rapporter les questions de rapports de force et de domination dans notre champ de vision. C’est la même logique qui s’applique en écologie politique quand, revisitant le matérialisme historique et les effets des conditions matérielles d’existence sur la formation d’une conscience politique, on inclut dans l’analyse de la situation la culpabilité du système et des institutions, au-delà des responsabilités individuelles.

Les études sur l’écoanxiété croisent elles aussi trajectoires individuelles et matérialité du monde réel. La prise en compte sociale est une nécessité qui s’impose en définitive à tous les domaines. Du moins à gauche de l’échiquier politique, gauche que l’on peine toujours à définir, mais dont c’est sans doute un des marqueurs les plus profonds. Celui qui exige que l’on prenne en compte le contexte social d’un prévenu au tribunal, que l’on ne s’arrête pas au mérite et à l’idée simpliste d’égalité des chances, que l’on réfute le sinistre napoléonien « quand on veut on peut, quand on peut on doit » et autres formules erronées visant à dénoncer l’assistanat.

Délire accepté

Les rêves, les troubles psychiques, le monde carcéral [1] ont en commun d’être autant de révélateurs des marges de la « normalité » que l’auteur Juan José Saer définit comme n’étant « rien d’autre que le délire accepté de notre relation au monde ». C’est d’ailleurs par un onirisme exacerbé qui confine à la folie que le prisonnier du Vagabond des étoiles de Jack London trouve à s’échapper de sa camisole. Et dans cette période de pandémie où le délire accepté (il suffit de repenser aux auto-attestations de sortie et au cortège de mesures absurdes que nous supportons depuis un an et demi), la norme et son contrôle sont devenus écrasants, il n’est pas surprenant de constater que l’activité onirique, les troubles anxieux et la fatigue psychique aient augmenté considérablement.

Selon les études, 40 % des personnes en France se sentent plus fatiguées qu’avant la crise du coronavirus. Ce n’est évidemment pas le seul facteur, les sources multiples d’anxiété se multiplient, à commencer par l’incertitude d’un monde qui vacille et l’insécurité qui en naît, la précarité sociale et le chaos environnemental. Les sursollicitations numériques et l’exposition aux écrans ont également un effet délétère, on le sait, sur le sommeil et sa qualité. Au bout du compte, en trente ans, nous aurions perdu 1 h 30 de sommeil. Et nos nuits sont agitées : pendant le confinement, nos rêves ont souvent été empreints de mort et d’étouffement, mais aussi de fêtes et d’un « érotisme accentué » puis, selon la psychanalyste Elizabeth Serin, envahis de trains et de l’angoisse de « papiers » qu’il fallait « montrer ».

Or curieusement, dans la vie de tous les jours, si l’on parle souvent de la qualité et de la durée du sommeil, on n’évoque que rarement son contenu. On se demande, machinalement, comment on a dormi et si la nuit a été bonne. Mais jamais quels furent nos rêves.

Ne jamais séparer imaginaire et environnement physique

D’autres sociétés le font. Pour les peuples animistes notamment, le rêve est une des manières de communiquer avec le monde animal ou végétal. L’âme étant distincte du corps, elle peut voyager puis raconter au corps ce qu’elle a vu dans les rêves, qui sont interprétés comme un présage. L’anthropologue Philippe Descola explique ainsi à propos des Achuar, une population amazonienne jivaro qui vit entre le Pérou et l’Équateur, avoir été « frappé par le fait que les gens semblaient entretenir des rapports très étroits, de personne à personne, avec des animaux ou des plantes avec lesquels ils conversaient en rêves » et raconte que c’est « une société — on le retrouve dans bien des régions du monde — où, avant le lever du jour, les gens se réunissent autour du feu, il fait un peu frais, et où l’on discute des rêves de la nuit pour décider des choses que l’on va faire dans la journée ».

Le fait de se raconter les rêves en « chuchotant le matin dans la yourte ensommeillée », de les étudier « à voix basse le matin près du feu sous la tente dans la nuit polaire » pour en saisir la signification est également pratiqué en Alaska par les chasseurs Gwich’in et chez les Even du Kamtchatka, étudiés par l’anthropologue Nastassja Martin. Le rêve « qui rejoint l’incarné » est d’ailleurs omniprésent dans son éblouissant récit Croire aux fauves.

Plus près de nous, les récits de rêve ont été au cœur des recherches littéraires et artistiques d’André Breton et des surréalistes, ou encore du fabuleux texte Le promontoire du songe de Victor Hugo, pour qui le songe ouvre les « yeux de l’âme » : « Loin d’être un défaut, comme le croient les critiques de surface, cette quantité de rêve inhérente au poète est un don suprême. Il faut qu’il y ait dans le poète un philosophe, et autre chose. Qui n’a pas cette quantité céleste de songe n’est qu’un philosophe. »

« Donc songez, poètes ; songez artistes ; songez philosophes ; penseurs, soyez rêveurs »

Et, ô magie des coïncidences dont je parlais en introduction, voilà que je découvre avec ravissement que Mona Chollet a écrit sur Annie Le Brun, autrice que j’ai découverte tardivement par sa préface, justement, dans Le promontoire du songe. Elle y parle du « trop de réalité » : l’information en temps réel, la connexion permanente, les parcs d’attractions, tout ce qui semble conçu pour « gagner du terrain sur notre espace imaginaire ». « Le rêve, constate Annie Le Brun, a purement et simplement disparu de notre horizon » et cette disparition est, dit-elle, « un des plus graves manques de la fin du millénaire qui, à mes yeux, tient de la catastrophe ». Comme le souligne Mona Chollet, « la grande force de son livre est de ne jamais séparer le sort réservé à notre imagination de celui réservé à notre environnement physique », et de citer : « Comment douter qu’à la rupture des grands équilibres biologiques […] ne correspond pas une rupture comparable des grands équilibres sensibles dans lesquels notre pensée trouvait encore à se nourrir ? »

« Donc songez, poètes ; songez artistes ; songez philosophes ; penseurs, soyez rêveurs. Rêverie, c’est fécondation », écrivait Victor Hugo.

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