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Au Sénégal, les populations se mobilisent contre un projet de port à conteneurs

18 janvier 2020 / Alexandra Jammet (Reporterre)



À 50 kilomètres de Dakar, sur la Petite-Côte, le gouvernement sénégalais souhaite construire un immense port à conteneurs. Pour les habitants de Toubab Dialaw, la réalisation de ce projet serait une catastrophe écologique et sociale.

Des plages bordées de palmiers s’étendent à perte de vue, au pied de restaurants locaux et de pittoresques hôtels. Sur le littoral qui borde les villages de Yenne à Popenguine, en passant par Toubab Dialaw et Ndayane, le tourisme côtoie les activités de pêche traditionnelle, loin de l’effervescence de la capitale, Dakar, à une cinquantaine de kilomètres au nord. Un environnement préservé, qui serait menacé, selon l’association Ndougouman, par le projet de port à conteneurs annoncé par le gouvernement sénégalais il y a deux ans.

Le 25 septembre 2017, après une entrevue avec le chef d’État sénégalais, Macky Sall (réélu en 2019 pour un second mandat), le président de Dubaï Ports World, un opérateur portuaire émirati, a annoncé un investissement de 30 millions de dollars pour la réalisation d’un « port du futur » à Ndayane, sur la côte sénégalaise. Le gouvernement parlait alors d’un port d’un tirant d’eau de 20 mètres, qui accueillerait 1,5 million de conteneurs par an.

Le projet de port toucherait les communes de Yenne, Toubab Dialaw, Ndayane et Popenguine. « Cela reviendrait à avoir trois ports sur 50 kilomètres : le port déjà existant de Dakar, celui en construction à Bargny et le projet de port de Ndayane. Trois ports sur 50 kilomètres, c’est absurde ! » déplore Massogui Thiandoume, membre de l’association Ndougouman et conseiller municipal d’opposition à la mairie de Yenne. Pour l’homme, militant pour la protection du littoral depuis des années, « ce port serait l’une des plus grandes catastrophes écologiques d’Afrique de l’Ouest, car il est très mal réfléchi ».

« Sans compter toutes les zones humides, de reproduction d’espèces » 

« Prévu pour être un port en eau profonde de 18 mètres, s’étalant sur 600 hectares, […] l’objectif est de remporter la bataille de la compétitivité portuaire en raison de la position stratégique du port », annonce le Bureau d’information gouvernementale. « S’il faut une avancée dans la mer jusqu’à 18 mètres de profondeur, sur cette zone à pente très faible, il faudrait aller à trois ou trois kilomètres et demi de la côte, c’est quelque chose d’important », souligne Mariline Diara, professeure de géologie à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Ce qui inquiète particulièrement la chercheuse, comme les membres de l’association, est l’érosion que provoquerait une telle construction. D’après Mariline Diara, si le projet se fait selon l’un des plans évoqués, avec un épi de un kilomètre en mer, « en prenant en compte le transit naturel du sable qui se fait du nord au sud, on aura une accumulation de sable au nord de l’épi, et de l’érosion au sud, ce qui pourrait faire disparaître le village de Ndayane ».

Alors qu’à ce jour, aucune étude environnementale n’a été menée sur les conséquences d’un tel projet, les populations craignent que le port détruise la biodiversité du littoral. « Il y a des tortues qui viennent pondre sur la plage de la Pierre de Lisse, on a aussi déjà aperçu des baleines à bosse, raconte Massogui Thiandoume. Sans compter toutes les zones humides, de reproduction d’espèces, comme la lagune de Ndiongop, un parc à oiseaux. » Le projet affecterait jusqu’à la lagune de la Somone, classée réserve naturelle, à une vingtaine de kilomètres au sud de Ndayane. Pourraient également être touchées par le projet la réserve naturelle de Popenguine, la grotte sacrée du même village, où un pèlerinage catholique a lieu chaque année, des espaces culturels tels que Sobo Badé ou l’École des sables à Toubab Dialaw, ou encore, des fermes agroécologiques.

Au-delà des conséquences environnementales, pour Fatime Faye, vice-présidente de l’association, « ce serait un génocide contre le peuple lébou ». Les Lébous sont des peuples de pêcheurs traditionnels, qui vivent sur le littoral et partent en mer en pirogue. Cette militante, fille de Lébou, s’inquiète du sort de ces populations : « Si on leur empêche l’accès à la mer et qu’on leur prend leurs terres, que vont-ils devenir ? »

Surtout, c’est tout un village, celui de Ndayane, qui viendrait à disparaître et des centaines de personnes qui devraient aller vivre ailleurs. « Nulle part au Sénégal, il n’y a de zone vide : il y a les terres des ancêtres partout. Si on déplace des gens et qu’on les installe où sont enterrés des membres d’autres familles, ça va créer des conflits sociaux, voire des guerres civiles », s’inquiète Fatime Faye.

La pêche traditionnelle se pratique en pirogue.

Pour l’heure, les travaux du port n’ont pas encore démarré. « On ne sait toujours pas exactement quel plan sera adopté : un port à 450, 600, 1.200 ou 1.800 hectares ? Tous ces chiffres ont été, à un moment, évoqués. Ce n’est pas clair », indique la chercheuse Mariline Diara.

« Au début, ils pensaient qu’il s’agissait d’un port de pêche : comme ce sont des pêcheurs, ils étaient contents ! » 

Pour lancer un projet d’une telle ampleur, il faut d’abord lancer une enquête publique auprès de la population concernée. C’est chose faite avec l’enquête commodo incommodo menée en septembre 2019. Les militants de Ndougouman se sont procuré un document extrait de cette procédure auprès du bureau des Impôts et domaines de Mbour. Il présente un projet qui s’étalerait sur 1.200 hectares, ainsi que « l’assiette foncière intégrale requise par le développeur [Dubaï Port World] » évoquée lors du Conseil des ministres du 19 octobre 2019. À cette occasion, le président de la République, Macky Sall, a réaffirmé sa volonté de « prendre toutes les dispositions urgentes pour accélérer la réalisation du projet de port du Futur multifonction à Ndayane, adossé à une zone économique spéciale, qui sera développée par Dubaï Port World ».

Pour l’heure, les résultats de l’enquête publique ne sont pas connus. Selon nos informations, ils pourraient être dévoilés en janvier. En théorie, s’ils sont négatifs, le projet ne devrait pas voir le jour.

Alors que le maire de Popenguine-Ndayane s’est montré en faveur d’un projet de port ne dépassant pas les 450 hectares, il a levé le ton face aux plans nécessitant des surfaces plus importantes. Les habitants de Ndayane, eux, se montreraient plutôt favorables au port, attirés par les promesses d’emploi. « Le problème, c’est que beaucoup d’entre eux sont analphabètes, et n’ont pas saisi les enjeux d’un tel projet. Au début, ils pensaient qu’il s’agissait d’un port de pêche : comme ce sont des pêcheurs, ils étaient contents ! » souligne Massogui Thiandoume.

Ces incertitudes autour du projet n’empêchent pas les associations de se mobiliser. En octobre 2019, le Comité d’initiative pour le développement de Ndayane a organisé une grande marche populaire pour protester contre les 800 hectares supplémentaires réclamés par l’État.

L’association Ngoudoucam continue d’informer les populations via les réseaux sociaux et tourne actuellement un film pour mieux sensibiliser sur les places publiques des villages. Deux réunions publiques qui ont rassemblé plus de 600 personnes, selon Massogui Thiandoume, ont été organisées cette année, et une lettre ouverte a été adressée au président Macky Sall. Une pétition est toujours en cours pour dire non au port et rassemble, à ce jour, plus de 1.200 signatures.

Pour la chercheuse en géologie Mariline Diara, il est important que tous les acteurs, associations et population des villages de Toubab Dialaw à Popenguine-Ndayane, échangent les informations disponibles et donnent leur point de vue fondé sur ces informations. Car si l’association Ngounoudiam refuse catégoriquement ce projet de port, le Comité d’initiative de Ndayane accepterait le projet dans une limite de 400 hectares. « Il faudrait que les différentes parties prenantes s’entendent et sensibilisent les moins informés afin de définir ensemble la marche à suivre plutôt que de porter plainte contre un projet qui ne semble pas encore défini par l’État », tempère la chercheuse. Contacté, le gouvernement sénégalais n’a pas donné suite à nos sollicitations.


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Source : Alexandra Jammet pour Reporterre

Photos : © Alexandra Jammet/Reporterre
. chapô : La zone concernée par le projet de port abrite des plages plébiscitées par les touristes. Ici, la plage de Toubab Dialaw.
. carte : © Reporterre

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