Accueil > Editorial > Reportage >

À la zoothèque du Jardin des plantes, le vivant livre ses secrets

6 septembre 2019 / Émilie Massemin et Mathieu Génon (Reporterre)



À la zoothèque du Jardin des plantes sont conservés à l’abri des regards huit millions de crustacés, poissons, oiseaux et mammifères, parfois depuis le XIXe siècle. Ils témoignent de trois siècles d’évolution des sciences naturalistes en Europe et constituent encore une mine de découvertes pour les chercheurs. Une visite en images.

À première vue, rien ne différencie cette réserve du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), inaccessible au public, d’une salle d’archives classique — de gros meubles gris roulants alignés dans la lumière glauque des néons et la fraîcheur du sous-sol. Mais, quand Jacques Cuisin, responsable de la zoothèque arrivée en 1990, actionne les lourdes manivelles, une faune étrange de carapaces, de pinces et de larves enroulées sur elles-mêmes apparaît, flottant dans des bocaux de toutes dimensions. Scyllarus arctus, Linuparus trigonus, Rhinolambrus contrarius« Les espèces sont classées selon un système scientifique dit systématique, par familles regroupées dans des ordres », explique le responsable de la zoothèque, en saisissant un bocal contenant une « cigale de mer ». Quelques étagères plus loin, des gorgones du XIXe siècle, sèches et repeintes, se dressent au milieu des flacons. Huit millions de spécimens d’invertébrés marins et poissons, mammifères, mammifères et oiseaux sont conservés dans les 6.300 mètres carrés de la zoothèque, répartis sur trois étages. 2,7 millions de flacons ont été recensés dans le bâtiment, contenant plus de 100 tonnes d’éthanol. Seuls les insectes, stockés dans un autre bâtiment, ne sont pas représentés dans cette collection.

Jacques Cuisin, responsable de la zoothèque du Muséum nationale d’histoire naturelle.

Auparavant, les spécimens étaient conservés dans la galerie de zoologie du Muséum, construite pour l’exposition universelle de Paris de 1889. Cette dernière a été remplacée par la Grande Galerie de l’évolution, inaugurée en 1994 après vingt ans de travaux et aux dimensions bien plus modestes. C’est donc pour accueillir les bocaux et animaux naturalisés surnuméraires que la zoothèque a été bâtie entre 1980 et 1984. Mais ces spécimens relégués ne sont pas oubliés pour autant. 250 thésards et post-doctorants travaillent actuellement sur la collection, en plus des 130 personnes chargées de son entretien et sa gestion. Le stock d’invertébrés marins conservés dans l’alcool s’accroît de dix mètres cubes par an, notamment d’espèces non encore décrites. « Le Muséum a réinitié l’exploration de la biodiversité. Les fruits des campagnes d’exploration arrivent ici. Et sur ces étagères, il reste énormément de choses à découvrir », explique M. Cuisin.

L’histoire des spécimens est parfois indissociable de celle des hommes qui les ont collectés 

Ce travail de description se poursuit depuis le début des collections, à la Renaissance. « On est alors sorti de la révélation religieuse, pour commencer à regarder le monde qui nous entoure, raconte le responsable de la zoothèque. Première étape, les cabinets des merveilles, où l’on commençait à collecter pour décrire, et surtout comparer : si c’est pareil, c’est pareil, si c’est différent, qu’est-ce ? » Le comte de Buffon, nommé intendant du Jardin du roi en 1739, s’est consacré tout entier à cette mission. « Il procédait en décrivant une espèce, puis une autre, puis une autre. La contrepartie, c’est qu’il gardait un ou deux spécimens naturalisés et ne gardait pas le reste. Or, aujourd’hui, notamment dans la collection de coquillages, on essaie de mesurer la variabilité des organismes et l’influence du milieu sur le développement des individus », indique M. Cuisin.


Dans la salle suivante, les compacteurs ouverts dévoilent des centaines d’oiseaux naturalisés — la collection en compte 30.000 — de toutes formes, de toutes tailles et de toutes les couleurs. Dans ces travées, le visiteur s’attarde. Les couleurs vives des ailes étendues, les becs entrouverts et les yeux brillants, qui contrastent avec la morne teinte des murs et des meubles gris, confèrent au lieu une ambiance troublante, suscitant un vague malaise. C’est pourtant parmi ces volatiles que se dissimulent les favoris de Jacques Cuisin : « Mon père était ornithologue et a étudié pendant des années des pics noirs forestiers. On en a deux spécimens dans l’ancien cabinet Buffon. Là, il y a plus d’émotion. »

Tous sont d’espèces connues ; mais ce travail de description a parfois été semé d’embûches, précise M. Cuisin devant un oiseau à la majestueuse traîne de plumes : « Le paradisier est le plus bel exemple d’enfumage de la collection. Les premiers spécimens ont été ramenés au XVIe siècle en Europe par les Hollandais, qui ne savaient pas où les prélever et les avaient donc achetés à des tribus de Nouvelle-Guinée. Lesquelles les utilisaient pour des rituels et les vendaient à moitié vidés, sans pattes. En Europe, on l’a donc appelé “paradisier apode” en partant dans des explications à n’en plus finir, comme quoi il descendrait du soleil, etc. 300 ans plus tard, on sait très bien que cet oiseau est un vertébré tétrapode et qu’il a des pattes ! Même s’il a gardé le nom d’apode. »

Car l’histoire des spécimens est parfois indissociable de celle des hommes qui les ont collectés. Les deux salles de trophées de chasse de la zoothèque accueillent ainsi toute une série de têtes de chamois issues de la collection de Marcel Couturier, un médecin et chasseur grenoblois auteur de nombreux ouvrages très documentés sur le gibier de montagne. « Pour chaque trophée, on dispose de données très précises sur le jour, le lieu, l’altitude du prélèvement qu’on peut valoriser par exemple en écologie », apprécie le responsable du lieu. Dans une autre pièce, les trophées de cerfs recueillis par Armand David, un prêtre naturaliste du XIXe siècle, trônent sur le mur.

« L’hyperréalisme, comme si l’humain s’effaçait » 

Après les plumes et les carapaces, place aux pelages. Certains spécimens, parmi les plus anciens, se distinguent par leurs étiquettes rouges. « Ce sont des “types porte-nom”, le premier individu décrit d’une espèce, qui ne ressemble à aucun autre », explique Jacques Cuisin. Les alignements de mammifères, naturalisés à des époques différentes, témoignent des progrès dans les techniques de taxidermie — quatre taxidermistes travaillent à plein temps pour le Muséum. Sur une étagère, une loutre bizarrement ébouriffée côtoie une cousine à l’étrange silhouette de saucisse géante. « À l’époque, on ne savait pas très bien dégraisser les peaux des loutres de mer. Le taxidermiste ne s’en est pas sorti. Il a bourré, bourré, bourré la peau, jusqu’à ce résultat de bonhomme Michelin », s’amuse M. Cuisin. Le contraste est saisissant avec le montage de deux jeunes loutres de mer en train de folâtrer, réalisé en 2012. Mais, au-delà de la technique, c’est toute l’évolution du regard porté sur la nature que trahit la collection. « Le XIXe siècle représentait les animaux sinon comme des prédateurs, en tout cas comme les représentants d’une nature sauvage et inorganisée que l’homme blanc doit ordonner en la décrivant et la nommant, observe pensivement le responsable de la zoothèque, devant une rangée de belettes représentées tous petits crocs acérés dehors. Aujourd’hui, on est plutôt dans la reconstitution de positions naturelles, l’hyperréalisme, comme si l’humain s’effaçait. » Et laissait tranquille ce lynx boréal, paresseusement allongé dans une sieste infinie.

Mais tous les animaux ne sont pas « montés » sur socle. Dans une petite salle à l’atmosphère étouffante, des rangées de gorfous, de manchots et de flamants gisent allongés et repliés, le regard disparu. « Ce sont des collections scientifiques où, au lieu de scénariser l’oiseau et d’être ensuite gêné par un bec ou une aile qui dépasse, on le conserve dans une forme standard qui est la même pour tous les musées du monde. Ce qui permet de mesurer et de comparer », explique Jacques Cuisin.

Au cœur de la zoothèque, point de meubles compacteurs mais d’antiques buffets qui abritent le trésor de la collection — les espèces disparues. Jacques Cuisin ouvre un tiroir et dévoile un étonnant herbier de poissons confectionné en 1760. Dans une vitrine se dressent un squelette de grand pingouin et son homologue naturalisé, que le responsable de la zoothèque désigne en souriant : « C’est un fake ! Quand les deux derniers grands pingouins au monde ont été abattus, en juin 1844 sur un îlot au nord de l’Islande, on était en plein dans la vague de collectionnite aiguë de fin XIXe. Une firme anglaise a donc mis un de ses taxidermistes sur des reconstitutions ! Je m’en suis rendu compte en voyant des grands pingouins exactement semblables dans plusieurs musées d’Europe. » Sur l’étagère du dessous, un squelette décapité de dodo, cet oiseau endémique de l’île Maurice disparu en 1688, parade sur son socle en bois. « Le crâne vient de partir en Angleterre pour un prêt de valorisation scientifique », explique M. Cuisin. Autre curiosité, le plus vieux spécimen de la zoothèque, un jeune chimpanzé naturalisé en 1744. La collection témoigne ainsi de l’apparition et de la disparition de rameaux entiers du vivant : « On trouve ici une partie de l’histoire de l’évolution et ses disparitions lentes, qui n’ont rien à voir avec la sixième extinction massive et très rapide qui caractérise notre entrée dans l’Anthropocène. »

Le grand pinguoin.

Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre




Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Mathieu Génon/Reporterre

Dans les mêmes dossiers       La balade du naturaliste



Sur les mêmes thèmes       Nature