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Alternatives

À Findhorn en Écosse, l’utopie écolo est devenue réalité

Depuis plus de cinquante ans, un village écossais de cinq cents habitants fait figure de modèle : autosuffisant en alimentation, sans pesticides, avec éoliennes peintes et panneaux solaires... Prochaine étape : la neutralité carbone.

Findhorn (Écosse), reportage

Lorsqu’en 1962, le couple d’Anglais Eileen et Peter Caddy, leurs trois enfants, ainsi que leur amie canadienne Dorothy Maclean, s’installèrent dans une caravane située sur un terrain vague de la côte nord-est de l’Écosse, ils n’avaient pas en tête de fonder une communauté. À l’époque, les trois comparses, tout juste licenciés de l’hôtel de Cluny Hill tout proche, se retrouvaient sans logement. Vivant de maigres allocations sociales, le trio décida de démarrer un potager pour subvenir à ses besoins. Sans rien connaître du jardinage mais connectée avec les esprits de la nature, assure-t-elle, la petite troupe réussit à faire pousser quantité de légumes sur cette terre réputée infertile. La légende du projet Findhorn était née.

Soixante ans plus tard, l’hôtel de Cluny Hill, immense bâtisse victorienne, a été racheté par la communauté et accueille désormais les touristes. Le terrain vague originel est devenu un écovillage New-Age, sorte d’écrin vert hors du temps, où de charmantes allées serpentent autour de maisons en bois et de sanctuaires de méditation ressemblant à des logis pour Hobbits. À quelques centaines de mètres au Nord se trouve le village originel de Findhorn, où l’on peut venir déguster son poisson frais en terrasse. Malgré ce cadre idyllique, le changement climatique menace, comme partout. La communauté, qui a toujours associé spiritualité et respect de l’environnement, s’est donné comme objectif d’atteindre la neutralité carbone en 2030. Un pari ambitieux mais que l’écovillage, surnommé « Le Parc », pourrait bien remporter. De nombreux projets portés depuis quarante ans par la Fondation Findhorn permettent déjà aux 450 habitants du lieu de réduire drastiquement leur consommation d’énergie.

L’une des serres de l’écovillage de Findhorn où sont cultivés fruits et légumes sans pesticides. © Julien Marsault (Hans Lucas)/Reporterre

Ainsi, à l’ouest de l’écovillage, les jardins maraîchers de la Fondation, composés de trois immenses serres, abritent une trentaine de variétés de légumes cultivés tout au long de l’année selon les principes de la permaculture. C’est Jewels Kinnair, une quinquagénaire aux yeux rieurs, qui est en charge de leur supervision. Originaire de Liverpool (Angleterre), cette professeure de yoga a rejoint la communauté de Findhorn il y a neuf ans, après des années passées au sein du mouvement antinucléaire. Aujourd’hui, son militantisme s’incarne dans le soin qu’elle apporte à ses potagers : « En ce moment, nous plantons des tomates et nous allons y ajouter du basilic et des œillets d’Inde. Quand tout est mûr, c’est absolument magnifique. En ouvrant la porte le matin, on a envie de tout mettre en bouteille ! »

Jewels explique avec fierté qu’aucun pesticide n’est utilisé et que le compost récupéré chez les habitants sert d’engrais. Les récoltes servent principalement à nourrir les résidents et les quelques milliers de visiteurs, principalement végétariens, qui viennent chaque année pour méditer, apprendre à cuisiner avec des produits locaux et s’occuper d’un potager. En raison de la pandémie de Covid, les touristes ont disparu et les repas de groupes ont été interdits. Les membres de la communauté se sont contentés de venir deux fois par semaine chercher leur panier de légumes.

Aucun pesticide n’est utilisé et le compost récupéré chez les habitants sert d’engrais. © Julien Marsault (Hans Lucas)/Reporterre

« Les gens étaient dans des états de détresse mentale, parfois ils venaient juste pour discuter un peu », raconte Jewels. En avril dernier, alors que la vie de l’écovillage s’apprêtait à reprendre son cours normal, un homme a d’ailleurs mis le feu à deux bâtiments symboliques, le sanctuaire principal et le centre communautaire, où se prenaient les repas. « C’est encore très dur d’y penser », soupire Jewels. Depuis la fin du confinement en Écosse, les lieux de sociabilité de l’écovillage ont rouvert, comme le Phoenix Café et ses tables en bois arrondies. Les clients peuvent y payer leurs consommations avec des billets à l’effigie des trois fondateurs. Depuis 2002, la communauté dispose en effet de sa propre monnaie locale, l’Eko (un eko = une livre sterling). De nombreux projets communautaires ont pu voir le jour grâce aux prêts à faible taux d’intérêt de la « banque » de la communauté, Ekopia.

Le village compte cinq cents habitants. © Julien Marsault (Hans Lucas)/Reporterre

Outre l’autonomie alimentaire, la communauté est aussi autonome pour ce qui concerne le traitement des eaux usés : elle a construit, en 1995, ce qu’elle appelle la « machine vivante ». À l’intérieur d’une serre, deux longues rangées de bassins hébergent des plantes vertes flottantes. Leurs longues racines permettent le développement de micro-organismes qui, à leur tour, se nourrissent des agents polluants et purifient l’eau. Le tout sans produits chimiques. Des économies d’énergie importantes sont par ailleurs réalisées puisque l’ensemble est construit de façon à ce que l’eau transite naturellement d’un bassin à l’autre, sans pompage. Les ventilateurs, qui envoient de l’oxygène dans les bassins pour accélérer le processus, fonctionnent quant à eux avec l’électricité produite localement. La « machine vivante » peut traiter 72 mètres cubes d’eau par jour, soit l’équivalent du volume produit par environ 400 personnes. Lorsque les touristes arrivent, l’écovillage peut accueillir jusqu’à 150 personnes supplémentaires, ce qui occasionne un surplus de travail pour les plantes. « Les systèmes naturels, de par leur conception, sont robustes. Ils peuvent supporter des surcharges à court terme », dit à Reporterre Michael Shaw, membre de la communauté depuis presque cinquante ans et ingénieur créateur de la « machine vivante ». Une fois traitée, l’eau peut retourner dans la nappe phréatique locale… ou alimenter les pompes à chaleur du Parc.

Les eaux usées sont traitées grâce à de la phytoépuration. © Julien Marsault (Hans Lucas)/Reporterre

Les constructions les plus récentes sont en effet équipées de cette technologie. Le reste des bâtiments est chauffé par une chaudière à bois centrale ainsi que par des chaudières à gaz et à bois individuelles. Les maisons les plus modernes disposent également d’un double voire d’un triple vitrage. Et sont souvent orientées plein Sud, de façon à faire le plein de lumière et de chaleur naturelle. Par ailleurs, bon nombre de toits sont aujourd’hui recouverts de panneaux solaires. Les habitants de l’écovillage ont également à cœur de construire des maisons avec des matériaux locaux et ce depuis toujours. Roger Doudna, 78 ans, en sait quelque chose. Cet Américain venu du Kansas, séduit par la communauté de Findhorn au milieu des années 1970, a construit la première maison permanente du Parc en 1986 en… fûts de whisky. « Il y avait des chutes dans la tonnellerie à côté et les gens qui travaillaient là-bas m’ont proposé de les acheter, ils ne savaient pas en quoi en faire. Après un temps de réflexion, j’ai fini par accepter et j’ai construit ma maison en un an avec l’aide des gens de la communauté, visiteurs compris. »

« J’ai construit ma maison en fûts de whisky. »

Certes, tout n’est pas parfait : les habitants des caravanes de la première heure se chauffent toujours avec des bouteilles de propane. L’objectif est de les équiper de pompes à chaleur dans un avenir proche, explique Roger Doudna, qui est aujourd’hui chargé de la réduction de l’empreinte carbone. Ce qui devrait cependant conduire à d’autres problèmes logistiques : le village devra alors se doter de nouveaux câbles souterrains et produire plus d’électricité.

L’une des maisons contruites en fûts de whisky. © Julien Marsault (Hans Lucas)/Reporterre

Pour le moment, la Fondation Findhorn dispose de trois éoliennes plantées en bordure de l’écovillage. Leur puissance totale est de 625 kilowatts. Ces dernières, avec l’équipement photovoltaïque présent sur le site, assurent 100 % des besoins en électricité de la communauté. Lorsque le vent ne souffle pas assez fort, l’écovillage achète l’électricité au réseau national et la revend lorsque trop d’énergie est produite et ne peut être consommée sur place.

Achetées en 2006, les éoliennes richement décorées par les habitants devraient se maintenir jusqu’en 2035. Le village ne prévoit pas d’en installer de nouvelles. « À l’époque, nous voulions de l’électricité verte mais c’était compliqué d’en trouver, le mieux était donc de la produire nous-même. Aujourd’hui, il est beaucoup plus simple d’avoir de l’énergie renouvelable depuis le réseau national donc ce n’est plus vraiment justifié », explique Duncan Easter, manager au Findhorn Wind Park. Le démantèlement de ces moulins à vent modernes risque cependant de signer la fin d’une époque pour la communauté. « J’espère qu’elles vont nous tenir encore quelques années. Avec un peu de chance, je prendrai ma retraite en même temps qu’elles », sourit Duncan. Ces éoliennes servent également à alimenter les cinq voitures électriques des habitants de la communauté. « Nous essayons toujours de remplir les voitures afin de maximiser les trajets », souligne María Ancochea, qui gère le Sunflower, un Bed & Breakfast cossu situé au cœur de l’écovillage.

Duncan Easter, habitant de l’écovillage de Findhorn, pose devant l’une des éoliennes dont il a la charge. © Julien Marsault (Hans Lucas)/Reporterre

Juste avant que le Covid frappe en mars 2020, l’empreinte carbone de la communauté s’élevait à environ 7,4 tonnes équivalent CO2 par an par habitant, peut-on lire dans le rapport annuel 2019 du Park Ecovillage Trust. L’Accord de Paris recommande deux tonnes d’équivalent CO2 par personne d’ici 2050. Comment expliquer un niveau aussi élevé avec autant d’initiatives écolos ? « 60 % de notre empreinte carbone tient aux trajets en avion effectués par les touristes et les membres de la communauté », explique Roger Doudna. L’écovillage est en effet un lieu spirituel très populaire dans le monde entier.

Près de 4 000 visiteurs de cinquante nationalités différentes s’y rendent chaque année pour vivre au rythme de la communauté. Les stages représentent d’ailleurs la principale source de revenus du village, raison pour laquelle la Fondation peut difficilement y renoncer. « Nous voulons proposer plus d’activités en ligne et nous financer davantage via des levées de fonds. Par ailleurs, de plus en plus de gens viennent en train ou en bus », plaide Roger Doudna. Pas sûr, cependant, que les hordes de touristes renoncent à prendre l’avion d’ici à la fin de la décennie.


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