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À Bar-le-Duc, le débat sur les déchets radioactifs vire au réquisitoire contre le centre de stockage Cigéo

21 juin 2019 / Émilie Massemin (Reporterre)



Jeudi soir à Bar-le-Duc, le débat public sur les alternatives à l’enfouissement des déchets radioactifs s’est mué en un grand cri contre le projet Cigéo. Les opposants, nombreux, ont dénoncé ses conséquences pour leur territoire.

« À bas ! À bas ! À bas le faux débat ! » Si les associations locales avaient annoncé qu’elles boycotteraient le débat public sur les déchets radioactifs, les opposants étaient bien là, devant le gymnase où s’est tenue la réunion sur les alternatives à l’enfouissement, jeudi 20 juin à Bar-le-Duc. Derrière une grande banderole « Les déchets à l’Élysée », deux d’entre eux distribuaient en chantant à tue-tête des tracts proposant d’enfouir les rebuts irradiés dans « les jardins du palais de l’Élysée puisque c’est le lieu où, depuis bientôt cinquante ans, on décide de les produire ». C’est à Bure, à une quarantaine de kilomètres de Bar-le-Duc, que l’Etat entend enfouir, à 500 mètres de profondeur, des milliers de tonnes de déchets nucléaires. Ce projet Cigéo, porté par l’Agence nationale des déchets radioactifs (Andra), est largement contesté localement.

Le débat a commencé sur le pas de la porte : entrer dans la salle ou non ? « Tu boycottes un débat où il faut expliquer qu’on ne doit pas faire Cigéo ! » a reproché Michel, antinucléaire de longue date, à sa camarade Régine, pas décidée à franchir le seuil. « On l’a déjà expliqué, a rétorqué cette dernière. Toutes les expertises qu’on a pu apporter, lors des débats publics ou en dehors, n’ont strictement rien changé. En 2005, la salle du débat était pleine à craquer. Nous avions dit qu’il n’était pas possible d’imposer l’enfouissement et la majorité était favorable à un entreposage en subsurface. Mais notre avis n’a pas été pris en compte. En 2013, un nouveau débat a été organisé, pour choisir la moquette de Cigéo ! Résultat : un boycott réussi, puisqu’aucune réunion publique physique n’a pu se tenir. »

Jeudi 20 juin, à Bar-le-Duc.

À l’intérieur, un groupe d’opposants était déjà installé, avec la ferme intention de tourner le débat en dérision. Ils ont gratifié d’applaudissements nourris Michel Badré, membre de la Commission particulière du débat public (CPDP) chargée de l’organisation du débat, après sa présentation de la soirée.

L’entreposage à faible profondeur, seule alternative présentée un tant soit peu crédible

Christophe Kassiotis, directeur des déchets à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), et Aurélien Louis, de la Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC), ont ensuite entrepris d’expliquer ce qu’ils attendaient de la soirée, en tant que maîtres d’ouvrage du Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR) — le texte de programmation que le débat public est censé enrichir. « On a choisi d’inscrire le débat public très en amont, bien avant la rédaction du plan », a souligné M. Kassiotis. « On attend du débat public une meilleure compréhension des avis du public », a enchéri M. Louis, interrompu d’un « Cigéo, on n’en veut pas ! On n’en veut toujours pas ! ».

Cahin-caha, Muriel Rocher, ingénieure géologue à l’Institut national de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), est entrée dans le vif du sujet en présentant le panorama des recherches sur les alternatives à l’enfouissement des déchets radioactifs publié par l’institut un mois plus tôt. « Nous avons identifié six familles d’alternatives : envoyer les déchets dans l’espace, les figer dans les glaces polaires, les enfoncer dans les fonds marins, les enfouir dans des forages, les entreposer ou recourir à la séparation-transmutation pour amoindrir leur dangerosité », a-t-elle énuméré sous un tonnerre d’applaudissements et de cris de joie. Après avoir glissé sur les trois premières pistes, abandonnées avant la fin des années 1980, elle s’est attardée sur le forage en profondeur. « Ce procédé consiste à injecter les déchets profondément dans la roche. Laquelle, sous l’effet de la chaleur, doit se liquéfier puis se solidifier, enfermant le colis dans une gangue vitrifiée, a-t-elle expliqué. Aux États-Unis, un projet de forage de 5.000 mètres de profondeur a été envisagé, mais mis à l’arrêt pour cause d’opposition locale. »

Jeudi 20 juin, à Bar-le-Duc.

Le physicien nucléaire et fondateur de l’association Global Chance, Bernard Laponche, a ensuite défendu la solution de l’entreposage à faible profondeur — seule alternative présentée comme un tant soit peu crédible de toute la soirée. « Les déchets les plus radioactifs sont déjà entreposés en silos, à l’usine de La Hague. On pourrait les mettre dans une colline dans des conteneurs conçus pour durer 300 ans, en les surveillant, et en donnant le temps aux physiciens et aux savants de mener leurs recherches. La science qui étudie la manipulation de l’atome n’a que 80 ans ! »

Il a souligné l’importance d’un débat de société sur ces questions. « Cet exposé sur les recherches alternatives à l’enfouissement montre l’ampleur de la folie humaine. Si l’on considère que la gestion de ces déchets est une question scientifique à confier à des ingénieurs, c’est catastrophique, parce qu’il s’agit en réalité de questions éthiques et de gouvernance. » Avant d’insister sur l’importance de ne négliger aucune piste. « Dans la loi de 1991, il était question de stockage géologique, d’entreposage et de séparation-transmutation. Puis, au fur et à mesure et sous couvert de simplification, on a abouti à ce qu’il ne reste plus que Cigéo. Même si ce projet était bon — ce n’est pas le cas —, il n’est pas acceptable qu’on abandonne l’étude de solutions alternatives. »

Sylvain David, physicien et chargé de recherche (Centre national de la recherche scientifique, CNRS) à l’Institut de physique nucléaire d’Orsay, a ensuite fait le point sur la séparation-transmutation, un procédé qui consiste à transformer un atome en un autre pour réduire la durée pendant laquelle il est radioactif, et donc réduire sa dangerosité. La France participe à des projets de recherche internationaux sur cette technique, comme le projet Myrrha, en Belgique. « La faisabilité de la transmutation a commencé à être démontrée. Mais elle nécessite de nouveaux réacteurs et qu’on s’y engage pour au moins 50, 100 voire 150 ans pour atteindre l’équilibre dans l’inventaire des déchets radioactifs. En outre, elle nécessite la manipulation de substances dangereuses et ça ne règle pas la question du stockage », a-t-il relativisé.

« Les technologies nous rendent des services mais aucune n’a jamais défailli » 

« Ces propos introductifs ont sans doute paru longs à certains d’entre vous, peut-être les moins informés, mais ils étaient nécessaires pour que les gens sachent de quoi on débat », est intervenue Isabelle Harel-Dutirou, présidente de la CPDP, pour introduire les questions. Sa remarque acerbe a soulevé une vague de protestations chez les opposants : « Pourquoi la présidente de la CPDP a discuté avec le procureur de la République avant le débat ? Comment discuter quand le procureur de la République, qui a mis certain d’entre nous en prison, est dans la pièce ? Est-ce qu’on peut être juge et partie, procureur et pronucléaire ? Est-ce qu’on a encore le droit d’avoir des enfants en Meuse ? Avec deux bouches, trois yeux ? » « Sincèrement, ce n’est pas la question », s’est agacée Mme Harel-Dutirou.

Schéma du site d’enfouissement Cigéo de l’Andra à Bure (Meuse).

Les prises de parole suivante, plus policées, n’en étaient pas moins critiques. Et le débat, censé porter sur les alternatives à Cigéo, s’est mué en critique passionnée du projet Cigéo. « On entend que la recherche est essentielle. On demande donc que les moyens accordés à la recherche soient à la hauteur des enjeux. Nous posons aussi comme préalables la réversibilité du stockage et la sécurité incendie. Les salariés du nucléaire ont une expertise qui pourrait être utile, mais visiblement le gouvernement n’en veut pas puisqu’il a fait disparaître les CHSCT », a déclaré une membre de la CGT.

« Nous souhaitons que la santé des populations soit prise en compte, avec un état zéro de la santé des populations autour de Cigéo [c’est-à-dire avant même le début du projet, ndlr] et une information et une formation renforcées des personnels de santé sur les risques pathologiques liés à l’irradiation et à la contamination, ce qui est loin d’être le cas », ont enchaîné deux membres du Conseil économique, social et environnemental régional (Ceser) Grand Est.

« Si Cigéo a été installé ici, c’est à cause d’élus qui veulent se gaver de l’argent du GIP [Groupement d’intérêt public] Haute-Marne, a dénoncé Dominique Laurent, maire de Bettancourt-la-Ferrée, à 45 kilomètres du laboratoire de l’Andra. La CCI [chambre du commerce et de l’industrie] dit avoir rassemblé 33.000 signatures d’artisans et d’industriels favorables au projet mais c’est faux ! Je discute avec des artisans et tous savent que Cigéo est la mort de notre territoire. »

« Les technologies nous rendent des services mais aucune n’a jamais défailli. Rappelez-vous l’accident du Concorde, à Gonesse : pensez-vous que ceux qui l’ont conçu pensaient qu’il allait exploser à cause d’une petite plaque métallique ? Pour les déchets radioactifs, le même phénomène du paramètre inconnu, imprévu, s’applique. Je dénonce l’outrecuidance des agents de l’atome qui minimisent ce paramètre inconnu et augmentent le risque, est intervenu une personne du public. Sans parler, sur le plan démocratique, des élus qui ont accordé une confiance aveugle au projet. Pour nous, Cigéo signifie corruption, enfumage, garde à vue. Si l’on considère que la République française est représentée par la belle Marianne, Paris en serait sans conteste le visage. Mais la Meuse, à cause de Bure, est devenue le trou du cul de la République qu’on torche avec des billets de banque ! »

« Comment croire encore en la démocratie et en ma vie sur ce territoire ? »

« On a fabriqué des déchets pour lesquels on n’a pas de solution. La solution proposée par M. Laponche semble la plus raisonnable. Mais de grâce ! Commençons par arrêter de produire de nouveaux déchets », a imploré un homme aux cheveux blancs. « Je voudrais demander à cet aréopage son lieu de résidence : Paris ? Paris ? Paris ? Il est aisé, pour vous, d’apporter la bonne parole à des gens qui n’ont rien demandé. Et les tremblements de terre ? Au dernier séisme à Aix-la-Chapelle, des secousses ont été ressenties jusqu’à Saint-Dizier », à 45 kilomètres du laboratoire de l’Andra, a poursuivi un autre, sous la clameur des chants « les déchets ! À Paris ! Les déchets ! À Paris ! ».

« Pour ce qui est des séismes, l’Andra nous a remis un dossier d’options de sûreté où elle pose la question du dimensionnement de l’installation pour y faire face. Il y a des marges supplémentaires prévues pour les installations de stockage, puisqu’elles sont prévues pour résister au séisme maximum physiquement possible », a expliqué M. Kassiotis. « L’historique des séismes est très récent. Quelle était la puissance des séismes il y a 100.000 ans ? Tout ça, ce ne sont que des suppositions, a rétorqué Bernard Laponche. J’ai lu sur une diapositive de l’Andra qu’elle allait démontrer la sûreté de Cigéo pour des milliers d’années. C’est impossible ! On fait un pari sur l’avenir beaucoup trop fort, avec trop d’hypothèses, de calculs, et des marges d’incertitude considérables. »

Les bâtiments de l’Andra et les archives EDF (bloc couleur rouille) à Bure.

« Et comment garantir la mémoire du site, si les déchets restent dangereux des centaines de milliers d’années ? L’écriture n’a que 6.000 ans… » s’est interrogé quelqu’un. « Cigéo permet le confinement même si l’on ne s’en rappelle plus », a rassuré un directeur de l’Andra installé dans le public, entouré d’un groupe de collègues. « Ou alors, on pourrait modifier génétiquement des chats qui changeraient de couleur quand ils seraient exposés à la radioactivité, ou alors des prisonniers pourraient gérer les déchets radioactifs. Ce n’est pas mon imagination, il s’agit de films sélectionnés par l’Andra qui ont gagné son prix de l’imagination », a ironisé un opposant.

« Le sujet du débat de ce soir n’est pas le projet Cigéo », a alors tenté de recadrer Mme Harel-Dutirou. « Vous avez entendu les prises de parole, vous voyez la réalité pour les gens du territoire, a rétorqué une des jeunes opposantes qui avait chahuté le débat. Jeudi matin, un rapport de la Ligue des droits de l’Homme a dénoncé le harcèlement dont font l’objet les opposants. Un article de Libération a exposé les moyens de surveillance antiterroriste utilisés contre eux. Les travaux ont commencé il y a trois ans et on ne compte plus les procès, contrôles judiciaires, interdictions d’entrer en contact, interdictions de territoire. Comment croire encore en la démocratie et en ma vie sur ce territoire ? »

« Ce qui est important, c’est que vous soyez là, a répliqué la présidente de la CPDP. Il est vrai que ce modeste débat public n’a pas de valeur obligatoire, il est possible que l’État n’en tienne pas compte. Mais je pense que la remontée de vos accords et désaccords est un moment fort. Je ne désespère pas que votre parole, qu’on va s’attacher à retranscrire, finisse par être entendue. »

« En définitive, je n’ai même pas compris quelles étaient les alternatives », a soupiré Lili, en quittant la salle après plus de trois heures de dialogue de sourds. « Ces débats sont conçus pour qu’on ne puisse pas s’opposer, se positionner facilement, dit une opposante. D’où l’importance de s’y opposer en amont. »


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Lire aussi : L’enfouissement des déchets radioactifs n’est pas la seule solution, affirme l’IRSN

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Émilie Massemin/Reporterre
. chapô : Des opposants au projet Cigéo devant le gymnase de Bar-le-Duc où s’est tenu le débat sur les alternatives à l’enfouissement des déchets radioactifs, le 20 juin.
. schéma et Andra : © Lorène Lavocat/Reporterre

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